Bouin – Le tsunami de 585 après J.C.

I Les preuves écrites

La coutume de Bouin et l’histoire des Francs sont les plus anciens témoignages écrits de tsunamis pour le Golfe de Gascogne. ils datent de la fin du VIème siècle :

A/ La coutume de Bouin

C’ est un acte juridique donnant des droits renouvelés de génération en génération à un certain nombre de familles chargées d’exploiter et entretenir l’île depuis le vimer (submersion marine) de 567 après J.C.

Elle fait suite à un tsunami destructeur qui a ravagé l’île.

« Ils acceptèrent et prinrent la charge d’icelle isle retirer de la mer et icelle mettre en valeur ainsi qu’elle estoit auparavant, depuis dix ans, et auparavant le vismer qui advint au d. isle, lors nommée l’isle Dorée (d’ Orée), le septième jour de juin l’an de grâce cinq cent soixante-sept, laquelle isle estoit du tout abandonnée à la mer à raison de la ruine et caducité en quoi elle estoit tombée, et estant appelée pour le présent l’isle de Bouing, parcequ’elle fut toute pingée et submergée de l’eau de la mer, sans gros vent, ançois faisoit beau temps quand le d. vismer sortit, et est à présumer que de fut à raison des gens et habitants d’icelle isle lors regnans qui estoient  tant riches qu’ils de vouloient tenir que d’eux, et pour seureté de la d. rente, les d. dessus nommés ont promis bailler pleiges en la ville de Nantes, et l’autre moictié à Chasteauneuf, en la comté de Poictou ; et pour icelle isle mettre en valeur et pour ce faire, firent autour et environ icelle isle levées et chaussées de terre pour empescher l’eau de la mer d’entrer en icelle isle, laquelle par succession de temps ; au moïen des pluyes fust et encore est réduitte en praierie et utilité pour labourer, depuis laquelle isle réduite en valeur, les d. dessus nommez délibérèrent d’y faire marais à faire sel, ce qu’ils firent… ».

« Ceste coustume a esté par moy prestre chapelain de l’église Notre Dame de l’isle de Bouing, transcrite sur un original manuscript signé par Girard, ne varietur, laquelle a esté de tout tems et dès le commencement que la d. isle a esté prise à la mer, ainsy qu’il se peut voir en icelle par le renouvellement quy a esté faict de la d. coustume es annèes 888 et 1425 ; laquelle coustume j’ay escripte et copiée selon l’ortografe et language de ce tems-là, du moins j’en ay laissé plusieurs mots afin de faire vois à ceux qui la liront comme les séneschaux  de ce tems-là parloient et les gens de condition qui y sont dénommez.

A Poictiers, ce 23 apvril 1644. Cyr Duhamel prestre ».

Ce prêtre Duhamel a le même défaut que moi, il respecte et aime les vieux papiers, mais leur donne un peu trop de crédibilité.

Preuve en est, que des chercheurs modernes méfiants, ont mis en doute l’authenticité de cette coutume en critiquant la liste des noms des habitants (que je ne recopie pas ci-dessus) jugés trop « modernes » pour l’an 567, et que la date du 07 Juin est trop précise pour être honnête… Dont acte !

Pourtant, Duhamel précise bien que cette coutume a été renouvelée au moins 2 fois en 888 et 1425, non pas par caprice, mais par nécessité. Les submersions complètes de l’île par la mer ont été fréquentes depuis « le commencement ». Les hommes disparaissent et sont remplacés par de nouveaux colons. Pour la date, je suis persuadé que les transcripteurs ont fait de leur mieux pour reprendre mot pour mot les termes de la coutume initiale, mais une confusion est toujours possible dans l’interprétation. Je vois très bien un clerc faisant une confusion entre la date du vimer en 577 avec celle de sa mise en valeur 10 ans plus tard en 587. Pensant que la prise de possession du site est 577, il avance la date du vimer de 10 ans en 567.

Ce qu’il faut retenir de ce témoignage pour notre sujet, c’est la submersion de l’île de Bouin par « beau temps, sans gros vent ».

Pendant 14 siècles, les juristes ont jugé bon de rappeler cette singularité : comment la mer peut-elle se permettre de faire de grosses vagues et d’envahir les terres sans l’aide du vent ? Cela me fait penser à la légende des 3 vagues reprise dans ce site au chapitre des mythologies. Comment des hommes qui théoriquement n’ont jamais vu ni entendu parler de tsunami peuvent ils les décrire ?

Laissons là cette coutume et voyons ce que les contemporains ont pu en dire.

Parce que, même pour une époque aussi reculée j’en ai un et non des moindres !

B/ Grégoire de Tours (538-594).

Grégoire écrit l’Histoire des francs avec une grande précision.

Pour 563, il décrit le tsunami de Genève dans le détail et ses dires sont confirmés par des archéologues contemporains. (Je ne veux pas être hors sujet mais vous pouvez en savoir plus avec les références suivantes : Kremer, K., Simpson, G. & Girardclos, S. Giant Lake Geneva tsunami in AD 563. Nature Geosci 5, 756–757 (2012). https://doi.org/10.1038/ngeo1618).

Pour 567, je n’ai rien…

Par contre, pour 580 dans le livre V, il est question de tremblement de terre à Bordeaux:

« Cette même année, la ville de Bordeaux fut violemment ébranlée par un tremblement de terre. Les murs de la ville furent en danger de tomber ; tout le peuple, effrayé de la crainte de la mort, crut que, s’il ne prenait la fuite, il allait être englouti avec la ville : en sorte que beaucoup passèrent en d’autres cités. La commotion se fit sentir dans les pays voisins, et atteignit jusqu’en Espagne, mais non pas aussi forte. Cependant des pierres immenses se détachèrent des monts Pyrénées, et écrasèrent des troupeaux et des hommes. La main de Dieu alluma, dans les bourgs du territoire de Bordeaux, un incendie qui, embrasant soudainement les maisons et les champs, dévora toutes les récoltes, sans que le feu eût été suscité en aucune manière, si ce n’est peut-être par la volonté divine ».

Bien que rien ne permette de localiser avec certitude Noviomagus, il est intéressant de noter que la disparition de cette cité est mise en rapport avec la montée des eaux ou avec une série de catastrophes qui se seraient abattues sur Bordeaux et ses environs à la fin du VIème siècle, selon l’abbé Jacques Baurein : “Si Noviomagus a été engloutie par la mer, ainsi qu’il y a tout lieu de le croire, on pourrait en fixer l’époque en l’année 580 où il y eut dans toutes les Gaules des inondations si considérables que les fleuves débordèrent d’une façon extraordinaire, ce qui fit périr les bestiaux et renversa de tous côtés les édifices”. Cette version catastrophiste a la préférence de Pierre Buffault qui consacre un long développement à la métamorphose des côtes du Médoc, causée selon lui par ces événements extrêmes.

Puis, en 585 dans le livre VIII de l’histoire des Francs, j’ai ceci :

« Il y eut cette année de grandes pluies, et les rivières grossirent tellement qu’il arriva plusieurs naufrages ; et, sortant de leurs lits, elles enlevèrent les moissons voisines et couvrirent les prairies. Les mois de printemps et d’été furent si humides qu’on les aurait pris pour l’hiver plutôt que pour l’été. Cette année deux îles de la mer furent consumées par un incendie allumé de la main de Dieu. Pendant sept jours les hommes et les troupeaux périrent brûlés. Ceux qui fuyaient dans la mer et se précipitaient dans ses abîmes, brûlaient au milieu de l’eau où ils se plongeaient, et ceux qui ne mouraient pas sur-le-champ étaient consumés par de plus cruels tourments. Toutes choses furent réduites en cendres, et la mer les couvrit de ses eaux. Beaucoup ont dit que les signes que nous avions vu, ainsi que nous l’avons rapporté, dans le huitième mois (novembre), lorsque le ciel nous parut ardent, n’étaient autre chose que la lueur de cet incendie ».

S’il faut donner du crédit à cet épisode et tenter de donner une explication mon interprétation personnelle est qu’une série de tremblements de terre fait remonter le méthane de la vase marine, il finit par mettre le feu à la végétation des îles peut-être celle de Bouin et Noirmoutier et cela malgré un sol exceptionnellement détrempé. Puis une secousse finale provoque un tsunami ressenti dans tout le Golfe de Gascogne et submerge le tout. Selon moi, l’épicentre serait situé dans la baie de Bourgneuf en lien avec la faille de Machecoul. Les lueurs perçues dans le ciel rappellent étrangement celles vues justement lors du tsunami de 1799 en direction du large à partir de Bouin.

J’ai donc parcouru internet pour voir des images validant cette théorie. Et les voici :

Le méthane peut bruler à la surface de l’eau

Et peut s’élever dans l’atmosphère pour exploser en altitude

Un volcan de boue crache du feu en mer caspienne (makarov bank)

Cette photo donne une idée de ce qu’a pu être l’évènement visible au loin (« le ciel ardent »), brulant les habitats proches.

II Les preuves sédimentaires :

Un tel cataclysme s’il a eu lieu aurait dû laisser des traces physiques. Et pour le savoir, nous pouvons nous fier au capteur sédimentaire posé depuis 7000 ans sur l’île d’Yeu toute proche. Il s’agit en fait d’un carottage effectué par M. Pierre Pouzet prés du rivage et dont nous parlons dans la page « île d’Yeu» du chapitre « géologie près du rivage », qui témoigne des 2 paléo tsunamis de 4300 et 3200 avant JC.

La coulée verte (CV) au nord de l’île : La carotte est faite à 3.7 m d’altitude actuelle et profonde de 2.75 m jusqu’à la base qui est datée de 7280 ans (+ou- 250) à partir d’aujourd’hui.

C’était alors une rivière qui s’écoulait vers la mer située à 5 m plus bas en 7280 avant aujourd’hui et 3.5 m en 6300 avant aujourd’hui. Date à laquelle l’aval de cet estuaire commence à se combler. Il a donc fallu une intrusion marine haute de plus de 4 m pour remonter les sables marins grossiers et boucher l’estuaire.

Pierre Pouzet nous autorise aimablement à reproduire l’analyse granulométrique tirée de sa thèse de 2018:

Granulométrie coulée verte.

Pour résumer, la matière organique est remplacée à 3 reprises par le sable marin.

Les datations carbones ci-dessus en rouge, donnent :

  • Après 4785 avant JC
  • Vers 3352 avant JC
  • Et bien après 88 après J.C.

Le logiciel du chercheur donne des dates extrapolées (en blanc) qui tiennent compte de la granulométrie

Elles ajoutent de la précision et situent nos 3 évènements aux dates suivantes :

  • 4580 avant JC
  • 3453 avant JC
  • Et 359 après JC

Les marges d’erreurs sont inévitables, surtout que selon nous la correction liée à la granulométrie faite par le logiciel tient compte des impacts de tempête mais pas d’évènements exceptionnels comme les tsunamis qui peuvent remplir un espace plus épais de sédiments à un instant T de la période.

Ce qui compte, ici, c’est de relever 3 évènements majeurs ponctuels sur toute cette période de 7300 ans, dont celui de 585 à Bouin. Sur ce diagramme, ce tsunami qui a totalement submergé l’île paraît le plus faible des 3 et apporte moins de sédiments que les autres. Selon le classement Sieberg-Ambraseys, je lui donne l’intensité 5 : inondation générale du rivage.

Nous verrons que dans le tsunami (plus faible) de 1799 au même endroit, il y aura aussi la mer et le ciel en feu, l’explosion et le tsunami…

Une tentative d’explication sera alors faîte pour expliquer l’origine physique de ces évènements.

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Pierre Pouzet. Étude des paléoévènements extrêmes le long de la côte atlantique française : Approches sédimentologiques, dendrochronologiques et historiques. Géographie. Université de Nantes, 2018. Français. NNT : 2018NANT2035. tel-02197163

Pierre Pouzet, Mohamed Maanan, Natalia Piotowska, Agnès Baltzer, Pierre Stéphan, Marc Robin, 2018. Chonomogy of Holocene storm events along the European Atlanfic Coast: New data from the Island of Yeu, France. Progress in Physical Geography : Earth and Environment. Volume 42, Issue 4. P432-450. Sage publications. 08/2018.

Grégoire de Tours. Histoire des Francs Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France Guizot 1923. Paris chez Libraire Brière

Etude sur la côte et les dunes du Médoc Par Pierre Buffault 1897 impr. IEHL Souvigny.

Variétés Bordeloises Abbé Jacques Baurein nvelle édition Bordeaux Feret et fils 1876.

Documents sur l’île de Bouin – Vendée – Luneau et Edouard Gallet – Nantes 1874