Bouin en 1799

Bouin est une ancienne île devenue marais salant. Nichée au fin fond de la baie de Bourgneuf, derrière l’estuaire de la Loire et protégée du Golfe de Gascogne par l’île de Noirmoutier, on pouvait s’y sentir à l’abri des sautes d’humeur de l’Océan. Mais en 1799 tout comme en 585, la nature se rappelle à l’homme par un évènement exceptionnel.

« Vers 4 heures du matin, le 6 pluviôse an VII, (25 janvier 1799), les vendéens sont réveillés par une forte secousse sismique. Elle dure environ 1 minute. Dans certaines bourgades, Bouin et Machecoul notamment, elle est si violente que de nombreuses maisons se fissurent ou s’écroulent. Des écrits relatent les effets de ce séisme ressenti dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. Les variations des mouvements des eaux de la région peuvent prouver que le séisme a été plus sous-marin que terrestre et qu’il s’apparente peut-être aux tsunamis ».  (J.C. Limasset et al. 1992).

Sur plusieurs jours les répliques vont se succéder causant de nombreuses destructions de maisons (une cinquantaine) concentrées autour de Bouin et Machecoul dans le marais Vendéen. Plus loin à Nantes, on recense une grande frayeur des habitants, mais « seulement » 40 à 50 cheminées tombées et des murs lézardés. A La Rochelle, Angers et Vannes, les secousses sont ressenties ainsi que le bruit provenant de l’Ouest. L’intensité à terre n’est pas exceptionnelle. S’il faut comparer ce séisme à celui d’Oléron en 1972 (de 5.7 sur l’échelle de Richter), il est moindre en intensité et n’a pas causé de victimes.

Par contre, il en est autrement pour « les mouvements d’eaux ». J.C. Limasset et ses collègues ont été frappés par l’importance de ces mouvements dans les signalements des témoins. Voici la liste :

  • Bourgneuf :

«Aujourd’hui 27 messidor an VII de la République Française une et indivisible A ces calamités se joignent d’autres accidents plus désolants encore, en plus de ceux arrivés par le tremblement de terre et le vimer ou soulèvement de mer qui ont suivi en détachant de toutes les cotes voisines des masses de terre qui ont été transportées par l’effet des marées dans le port de Bourgneuf et ont consommé tant la ruine de ce port que les canaux qui y aboutissent », … « se joignent à l’encombrement des étiers, des dégradations énormes occasionnées successivement par les vimers et le tremblement de terre qui ont renversé des maisons voisines de la mer et rompu les digues qui servaient à la contenir ».

  • Submersion des digues et vague près de Bouin :

« Il est arrivé un grand tremblement de terre aujourd’hui dernier jour du mois de Janvier 1 799, arrivée de la nuit du jeudi gras qui a renversée la moitié des maisons de Bouin ainsi que la moitié des bateaux du port de Coutan qui ont été engloutis par le tremblement qu’il a formé une rivière qu’on en sut pas la profondeur. C’est l’affaire qu’on a jamais vu ».

  • Vague à La Rochelle

« Les gardiens des vaisseaux ont tous également ressenti cette secousse, semblable à celle qu’éprouve un navire quand il touche sur un fond solide ». Journal de physique, de chimie, d’histoire naturelle et des arts, T. XLVIII an VII de la République Paris, Fuchs 1799.

  • Vague à Nantes :

Extrait du Publicateur de Nantes du 6 Pluviôse au 7 (n° 186) relatant le séisme : « Les flots de la Loire se sont soulevés et les mariniers ont éprouvé de fortes secousses dans leurs bateaux » Fait repris deux jours plus tard dans la Feuille Nantaise (n° 127-128) qui écrit : « La rivière s’est tellement soulevée que les bateliers ont quitté leurs bateaux avec précipitation et frayeur »

  • Mouvement d’eau en Brière (Près de Saint-Nazaire) :

«Considérant que le plus grand nombre des habitants portés aux dits états vont se trouver dans la plus grande misère, par les pertes qu’ils viennent d’éprouver, si le gouvernement ne vient à leur secours… que leur position est surtout plus triste que le débordement des eaux qui a suivi le tremblement de terre les a mis dans l’impossibilité de rien sauver de celles qui avait pu échapper au bouleversement qu’ils ont éprouvé ». (Il s’agit ici de mottes de tourbe détruites par le tremblement de terre et noyées par l’inondation).

  • Submersion de digue à Belle-Isle (Morbihan)

Publicateur nantais du 1 Ventôse an VII (n° 211). Extrait de lettre du citoyen P. écrit de Belle-Isle-en-mer le 15 Pluviôse à ce quotidien. « Dans la nuit du 5 au 6 de ce mois, 3 heures 45 minutes de matin, un tremblement de terre s’est fait sentir dans toute l’isle d’une manière bien sensible… Quoique nous fussions dans de petites marées, la mer passe cette nuit par-dessus la chaussée qui forme l’entrée de notre havre ».

Pour JC Limasset, l’épicentre du séisme est en mer et non aux environs de Bouin. Quant à la vague et aux submersions, il évoque un Tsunami (écrit en majuscule dans le rapport) qui pourrait avoir pris naissance au large de Noirmoutier.

Ces conclusions confirment ce que je pense aussi et cela me conforte. Par contre, en tant que scientifique il reste prudent : « Mais cette hypothèse n’est pas encore étayée par un nombre suffisant d’observations. Des recherches complémentaires sont donc en cours pour la confirmer ou l’infirmer ».

Un petit regret cependant : JC Limasset n’a pas été sensible aux manifestations aériennes produites pendant l’évènement. Une seule est reproduite fortuitement dans le témoignage d’un Vannetais précisant qu’une pluie très forte a suivi le tremblement de terre. Lettre du Commissaire du Directoire exécutif près l’administration centrale du Morbihan à son collègue de la Loire-Atlantique, en date du 17 Pluviôse an VII (citée in extenso successivement par le Dr Mauricet 1887 et L. Vignols 1899) : « 5 février – : Nous aussi avons ressenti les secousses du tremblement de terre et même à deux reprises. La première fut moins forte que la seconde, qui succéda presque aussitôt… Ce phénomène me réveilla. Je sentis mon lit trembler, tous les meubles de mon appartement semblaient en mouvement et j’entendis un bruit souterrain. Cette situation m’a paru durer trois à quatre secondes. Ce tremblement fut suivi d’une pluie très forte… ».

Ce détail peut s’ajouter aux témoignages suivants relevés dans la thèse de Caroline Kaub :

  • Le publicateur de Nantes (6 pluviôse an VII) « Nantes, 6 pluviôse. Ce matin, à 4 heures, plusieurs secousses ont violemment ébranlé la terre. On a observé, à Nantes et au Port-Saint-Père, que de tremblement par pulsation ou soulèvement a été précédé par un météore igné qui a jeté un vif éclat. L’air était calme, le ciel couvert. L’horizon rougeâtre. Une pluie abondante à suivi…. Les flots de la Loire se sont soulevés, et les mariniers ont éprouvé de fortes secousses dans leurs bateaux ».
  • Observations météorologiques faites à Nantes en frimaire, nivôse et pluviôse de l’an VII. Etrennes de Nantes pour l’an VII Edité à Nantes publié 1799. On reprend le témoignage précédant en évoquant « des météores ignés » plutôt qu’un seul !
  • Le publicateur de Nantes le 1 ventôse an VII, (le 19/02/1799). « Le citoyen N. nous écrit de Machecoul, le 17 pluviôse : C’est après les renseignements les plus certains et des faits vérifiés, … Dans la nuit du 5 au 6 pluviôse, vers minuit et demi, un bruit sourd et un faible tremblement furent les avants coureurs de nos désastres. Vers deux heures beaucoup de feu sortit de la terre, partie en forme de globules, d’autres en étincelles, d’autres en masse, le météore était magnifique. A quatre heures moins quelques minutes, un bruit affreux et assez violent pour empêcher de s’entendre deux personnes couchées dans la même chambre accompagna une ondulation de la terre aussi violente que celle éprouvée par un petit bateau sur une grosse mer. Ce mouvement dura à peu près 20 secondes et fut suivi d’un autre plus vif et plus terrible que l’on appelle vulgairement un sasser… ».
  • Toujours dans le publicateur : « Le citoyen T…, écrit de Belle-Isle, le 15 pluviôse : Tu peux faire part au citoyen Villenave de l’article suivant : Dans la nuit du 5 au 6 de ce mois à 3h45 du matin un tremblement de terre s’est fait sentir dans toute l’île d’une manière bien sensible…. Quoique nous fussions dans les petites marées, la mer passa cette nuit par-dessus la chaussée qui forme l’entrée de notre havre… ».

Le feu qui sort de la terre, puis le ciel qui s’embrase, suivi d’une pluie abondante. Cela nous rappelle te témoignage de Grégoire de Tours en 585.

Ici aussi le phénomène est sidérant mais reste localisé. A Machecoul, on distingue nettement le feu qui sort du marais, et plus loin à Nantes il s’agit d’un horizon rougeâtre suivi de pluie intense, à Vannes uniquement de la pluie. Et à Belle-Ile, pas de manifestation aérienne.

Le méthane CH4 sort en masse du marais, rentre en contact avec le dioxygène O2, s’embrase dans le ciel juste au-dessus et se transforme en H2O (la pluie) et CO2 après combustion. On notera que dans cet évènement, la sortie de méthane précède de 2 heures les plus grosses secousses telluriques.

Retour liste des tsunamis

Retour Sommaire du site

Bibliographie :

Limasset Jean-Claude, Limasset Odette, Martin Jean-Clément. Histoire et étude des séismes. In: Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest. Tome 99, numéro 2, 1992. pp. 97-116; doi : https://doi.org/10.3406/abpo.1992.3421; https://www.persee.fr/doc/abpo_0399-0826_1992_num_99_2_3421;

Caroline KAUB. Thèse Doctorale 2019 : Déformation active intraplaque : Etude pluridisciplinaire Terre-Mer du risque sismique en Vendée, à partir du séisme du marais Breton de 1799 (M6). Université de Bretagne Occidentale. Laboratoire Géoscience Océan UMR 6538.

Comments

Laisser un commentaire