Les ouvrages hydrauliques

La Loire abrite depuis une époque immémorable un type de construction particulier destiné à endiguer la montée des eaux pour protéger les habitats, le bétail et les cultures : Les turcies.

coupe d’une turcie

Il s’agit de petites digues discontinues faîtes de branchages serrés en forme de clôture, retenus par des piquets de bois (les fascines).

fascine dunaire

Le tout étant recouvert de terre et de cailloux. Placées aux points sensibles où le fleuve peut déborder au moment des crues, elles complètent le relief.

Selon le site valdeloire.org, la coutume remonte à l’antiquité et les seigneurs féodaux ont incité les paysans à en construire à plus grande échelle :

le lien ci-dessus n’est plus valide, mais ce site propose d’autres pages sur ce sujet :

https://valdeloire.org/arpenter/cartes-thematiques/carte-des-levees-de-la-loire-selon-roger-dion

https://valdeloire.org/ressources/levees-vous

 » Dans certaines parties, la Loire est alors bordée de loin en loin par des emplacements naturellement ou artificiellement surélevés. Ces aménagements primitifs échappent souvent à toute entreprise de datation. Des grandes digues médiévales se superposeront donc à ces turcies moins élevées et beaucoup plus anciennes. 

C’est au XIIe siècle que s’engage une première opération à grande échelle même si, sous le règne de Louis le Pieux en 821, un document fait mention de ce type d’aménagement. 

En 1152, la décision est donc prise de construire la grande levée d’Anjou, le premier ouvrage systématique sur la Loire. 

A la demande de l’abbaye de Saint-Florent de Saumur, Henri II autorise en effet l’établissement d’une levée de protection des terres cultivables sur 45km, de Saint Patrice à Saint Martin de la Place. Par ailleurs, vers 1160, la charte d’Henri II Plantagenêt atteste de l’existence d’un système de digues sur les bords de la Loire et d’une politique de peuplement. Il introduit dans la vallée des hôtes tenus d’habiter sur les levées elles-mêmes. Ces derniers se trouvent ainsi dans une situation où ils ne pourront que bâtir une digue assez large pour porter des maisons, et suffisamment haute et puissante pour contenir des crues « .

« En 1154, sous l’impulsion de ses vassaux de la rive gauche et notamment des moines de l’abbaye Saint Florent de Saumur, Henri II Plantagenêt, duc d’Anjou et roi d’Angleterre, autorise la construction d’une longue digue d’environ 40 kilomètres de Saint-Patrice à Saint-Martin-de-la-Place. C’est un des plus grands monuments civils de l’époque. Cette levée remplacera les ouvrages primitifs, les turcies, formées de bois et de terre qui contenaient ou ralentissaient les courants lors des inondations et ainsi protégeaient les terres, les hommes et les cultures. Cette nouvelle digue a une fonction équivalente, mais à une échelle plus importante et pour des crues plus fortes. Elle a aussi pour objet d’accroitre la surface des terres cultivables. Le long de la levée, on fait construire des maisons pour loger les hommes chargés de l’entretien. Ces personnes seront exemptées de service militaire et de certaines obligations fiscales.  l’origine, l’ouvrage s’élevait à environ 4 mètres. Les rehaussements exécutés entre le XVIe et le XIXe siècle, l’ont porté à 8,22 mètres au-dessus de l’étiage ; mais n’ont pas suffi pour contenir les crues de 1846, 1856 et 1866 qui ont motivé le dernier renforcement. D’une longueur totale de 70 kilomètres aujourd’hui, la Grande levée d’Anjou s’étend entre Langeais en Indre-et-Loire, et les Pont-de-Cé en Maine-et-Loire ».

D’un point de vue technique, je ne vois pas beaucoup de différence entre les méthodes utilisées par les paysans du IXème siècle et les capacités des premiers hommes néolithiques arrivés dans cette région. Connaissant les grandes structures de terre érigées par la culture Cerny pour les tombes, ainsi que les masses de terre déplacées par les Carnacéens pour ériger leurs tumuli emblématiques, j’estime qu’ils disposaient des moyens suffisants pour construire ce type d’ouvrage.

Les paysans du IXème siècle étaient loin de tous posséder des outils en fer et la nécessité ne leur laissait comme choix que de gratter la terre avec des outils en bois en s’aidant des mains.

Il y a peu de chance pour que la coutume des néolithiques se soit transmise oralement aux descendants de l’ère chrétienne, mais la simple constatation de l’efficacité des levées de terre devait suffire à motiver les ouvriers.

Pour revenir aux carnacéens, il y avait des structures répandues de façon systématique le long des cours d’eau en contact avec le seuil de marée dynamique, mais aussi au bord de la mer pour ralentir l’érosion.

Extrait du livre :

 » Des fouilles et sondages sous-marins à Kerdual (la Trinité), Petit Rohu, Kerbrougnec (Quiberon) et Kerpenhir (Locmariaquer) montrent des structures maintenant immergées semblables à celles des alignements dits de Carnac. Elles sont posées sur plusieurs rangées, parallèles, de taille modeste, et à la même altitude (-2m) sur le paléo-rivage. (S.Cassen et al. 2010).

Ces alignements de style carnacéen (plusieurs rangées parallèles de menhirs de taille moyenne et généralement espacés), se retrouvent aussi en dehors du Morbihan (S.Cassen. 2014).

Fait notable, ceux que Serge Cassen a pu répertorier sont tous associés à l’eau et accompagnés de haches en jade du mont Viso.

Sur la Vilaine, il recense à Saint Anne sur Vilaine, une triple rangée de stèles au niveau du seuil de la marée dynamique, qui, avant le barrage d’Arzal se transformait en mascaret jusqu’à 50 Km dans les terres.

Sur la Rance à Saint-Samson, le grand menhir penché est couvert de gravures de type castellic (haches, crosses, carrés, bateaux, animaux,…) et est situé justement au niveau de l’ancien seuil de marée dynamique au lieu-dit « la hisse » à 20 Km de la mer (S.Cassen, V. Grimaud. 2020).

Pour la Loire, c’est à la Pierre Meslière (Ancenis) qu’il relève dans les archives 48 menhirs sur plusieurs rangées au niveau présumé du seuil ancien de marée dynamique, à 95 Km de la mer. Plusieurs haches en jade ont aussi été trouvées aux alentours, finissant de signer l’influence carnacéenne de ce système.

Connaissant l’impact des inondations non maîtrisées sur les sociétés agricoles, on peut se poser la question de l’efficacité de ces structures.

Pour les haches, cela tient de la superstition et après tout cela ne coûte rien de favoriser le sort en ne contrariant pas les dieux…

Pour les alignements, si les espaces entre les pierres sont remplis de matière imperméable comme la vase, cela fait office de digue pour éviter les débordements du fleuve aux endroits stratégiques.

Mais c’est entre la Vilaine et la Loire que les alignements accompagnés de haches sont les plus pertinents. A la jonction du marais maritime du Mesquer et du marais de la Brière qui rejoint la Loire, Serge Cassen recense grâce aux archives 2 alignements avec 7 rangées sur 2 Km et 500 m.

A notre avis, l’ouvrage sépare judicieusement les 2 marais, permettant à la fois de réguler les intrusions fluvio-marines, assurer le passage vers la presqu’île de Guérande et alimenter les fosses salines de Sandun.

17 haches en jade y ont été relevées dans le sol humide et aussi 112 fibrolithes. Cette concentration est exceptionnelle hors contexte funéraire.

Son enquête se poursuit en Suisse et en Italie, où des ouvrages de ce type sont utilisés pour arrêter/empêcher les inondations. La présence d’une gravure typique de Carnac (hache emmanchée accompagnée d’un carré) près de Sion en Suisse, et notre connaissance des échanges avec le mont Viso confirment l’influence carnacéenne dans cette région éloignée, avec l’implantation de ces menhirs aux environs de 4500-4300 avant JC « .

Tout compte fait ces ouvrages hydrauliques étaient plus sophistiqués que ceux réalisés au moyen-âge. Je retiens :

  • la structure faîte de menhirs disposés en alignement offrant plus de résistance et de durabilité que de simples pieux de bois.
  • Et les rangées parallèles permettant d’éviter les ruptures de digues accidentelles.

Bien sur, ces ouvrages n’étaient pas complètement invulnérable, le but recherché était d’amoindrir l’impact de la montée des eaux et de laisser le temps aux populations de se mettre à l’abri avec le bétail.

Les utilisations de ces ouvrages étaient plurielles.

  • Le passage à pied sec vers Guérande et l’exploitation du sel à Sandun.

  • La Pierre Meslière rocher pyramidal impressionnant de plus de 20 mètres domine la Loire à son rétrécissement et marque la limite de la marée dynamique.
Pierre Meslière (Ancenis)

Est-ce que les 48 menhirs alignés à mi-pente sur plusieurs rangées de formes arrondies servaient à casser l’onde du Mascaret ?

Difficile à prouver : ils surplombaient la Loire de 10 m.

Les mascarets se développent à partir de berges naturelles en pente douce. L’endiguement permet de les amoindrir. (N. Bonneton et al. 2012).

Mascaret de la Garonne
  • Sur la Vilaine à Langon il y avait au moins 40 menhirs sur 7 rangées de formes arrondies. Etaient-ils aussi destinés à casser l’élan du mascaret ? Il faut rappeler qu’avant le barrage d’Arzal le mascaret pouvait remonter loin dans les terres et faire beaucoup de dégâts en période de crue.

On en trouve plus loin en direction des Alpes :

  • Commençons par la Bourgogne, près d’Autun au « petit Carnac » et aux alentours. Serge Cassen y mentionne entre autres des rangées de menhirs perpendiculaires à la rivière Arroux. L’endroit selon lui est la ligne de partage des eaux entre Atlantique, Mer du Nord et Méditerranée. Est-ce un repère géographique pour séparer des territoires ?

Des gravures y ont été répertoriées depuis plus d’un siècle. Les motifs crosses, haches et haches emmanchées semblables à ceux de Carnac ont sauté aux yeux des amateurs.

Et pour les Alpes :

  • A Yverdon pour éviter le débordement du lac de Neuchâtel.
  • Sur ce même lac de Neuchatel, les alignements de La croix et Bataillard qui cette fois ci situés en amont canalisent les crues des torrents vers le lac.
  • L’alignement très serré de Lutry assurant une fonction de « barrage » au dessus du Léman.
  • Une triple rangée de stèle à Sion en partie sous les alluvions servant de barrage à la Sionne.
  • A Cavaglia en Italie du Nord, encore des files parallèles proches d’un ancien lac asséché et cette fois ci pour protéger les hommes de la facétie morainique dont les mouvements déplacent les lacs et torrents d’altitude.

Dans tous ces exemples soigneusement répertoriés par S. Cassen, et dont nous faisons des interprétations personnelles, nous avons des « signes » carnacéens représentés par des dépôts de hache ou des gravures typiques. Les datations valident aussi la période de notre étude, même si des usages et des réutilisations postérieures ont eu lieu.

Appliqués à la mer et au bord du rivage ces alignements parallèles avaient une fonction de cordon dunaire. Selon nous, les menhirs fichés dans les dunes retenaient les branchages. Le sable pouvait s’accumuler autour et la végétation s’enraciner. Les exemples cités plus haut entre Quiberon et Kerpenhir sont à l’heure actuelle sous le niveau marin à – 2 m. Cela correspond à 4 m d’altitude il y a 6000 ans et donc idéalement positionnés pour se protéger des tempêtes.

Le rapprochement de ces techniques de génie civil avec les alignements de Carnac est pour nous évident. D’autant plus que rien de semblable à notre connaissance n’existe à cette époque dans le monde.

voir :

Les Alignements de Carnac

La Muraille de Carnac

Les Murs de Carnac

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Cassen Serge, Baltzer Agnès, Lorin André, Sellier Dominique, Boujot Christine, Menier David, Rousset Jean-marc. (2010). Prospections archéologiques et géophysiques de stèles néolithiques immergées en baie de Quiberon (Morbihan). Cahiers d’Archéologie Subaquatique N° XVIII année 2010 p. 5 à 32. https://www.researchgate.net/publication/290181460

Cassen Serge (2014) Sites de passage (1). Le modèle Carnacois des pierres dressées à l’épreuve des rivières, des lacs et des montagnes (France, Suisse, Italie). Arbogast (R.-M) et Greffier Richard (A.) Entre archéologie et écologie, une Préhistoire de tous les milieux. Mélanges offerts à Pierre Pétrequin. Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2014, 526 p. (Annales Littéraires de l’Université de Franche-Comté, 928 ; série « Environnement, sociétés et archéologie », 18).

Cassen Serge, Grimaud Valentin. (2020). La clef de la mer. Une étude des représentations gravées sur la Pierre de Saint-Samson (Côtes-d’Armor). Laboratoire de recherche archéologie et architectures, 119 p., Lithogénies 1, 978-2-86939-251-6. Hal-02494213.

Bonneton Natalie, Philippe Bonneton, Jean-Paul Parisot, Aldo Sottolichio, Guillaume Detandt. 2012. Ressaut de Marée et Mascaret -exemples de la Garonne et de la Seine. Université de Bordeaux-1 CNRS UMR 5805. Comptes Rendus Geoscience 344 (2012) p508-515. Publié par Elsevier Masson SAS pour l’Académie des sciences.
http://dx.doi.org/10.1016/j.crte.2012.09.003

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