1) Mode d’emploi
Le calendrier fonctionne avec l’alignement tout proche.
Chacun des 20 menhirs est en lien avec une étoile ou une constellation marquante et bien repérable dans le ciel. On se place derrière la dalle de chevet pour viser le passage de l’étoile sur l’horizon. En étant positionné à l’Est on dispose de temps pour observer la trajectoire de l’étoile dans le ciel, et dans l’axe ainsi défini on positionne le menhir à la bonne place dans l’alignement. La combinaison (ou le couple) Menhir/ étoile permet ainsi de savoir quel menhir est concerné quand la lune suit une étoile dans le ciel, sans avoir à attendre que cet astre atteigne lui-même l’horizon. Ce système est adapté aux latitudes tempérées qui limitent les périodes d’observation des lunaisons. Ici pas besoin d’attendre que la lune apparaisse, on sait qu’il faut décompter tel ou tel menhir pour chaque journée ou nuit qui passe dans la liste des menhirs inscrits sur la dalle.
Connexions étoiles/menhirs :

J’ai affecté l’étoile la plus brillante et la plus repérable pour chaque menhir de l’alignement, en pointant l’axe dalle de chevet/ menhir sur l’horizon. On peut ainsi désigner pour chaque nuit le menhir en lien avec la Lune.
J’ai tenté une explication du fonctionnement à partir de ces symboles gravés.

Voici le mode d’emploi :
A) Les nuits
Les 2 premières lignes sont les nuits : On relève le déplacement de la Lune du nord au sud, et du sud au nord sur un cycle moyen de 27,321 nuits.
Il y a 20 pierres pour 19 fosses (le calcul ici confirme l’existence d’un menhir supplémentaire évoqué dans les remarques du chapitre Organisation des monuments). Elles sont parcourues en moyenne 13.6 nuits dans un sens puis autant dans l’autre (à cette latitude, c’est plutôt 14 nuits en descendant et 13 en remontant). On prend soin d’isoler 4 groupes :
Au nord, 4 pierres dans la zone des stagnations lunaires majeures et mineures.
Entre cette zone de stagnation et l’équinoxe 5 pierres qui sont toujours parcourues.
Sous l’équinoxe encore 6 pierres toujours parcourues.
Puis, 5 pierres pour les stagnations majeures et mineures du sud.
Cela correspond aux cases 4-5 et 5-6 de la dalle, On pouvait indiquer sur le calendrier la correspondance des lunes avec les menhirs et mieux surveiller les basculements (stagnations) des directions prises par la lune dans son cheminement. En l’absence de visibilité de cet astre, on pouvait peindre sur la pierre les nuits révolues pour confronter au moment propice lorsque l’astre redevient visible le temps réel au temps estimé.

Le décompte commence du nord au sud en partant de la 1ère ligne à gauche (4 puis 5), on poursuit le décompte sur la 2ème ligne en partant de la droite (6 puis 5).
En comptant les 2 menhirs des stagnations mineures plus les 11 menhirs centraux on obtient les 13 nuits, les 13 crosses, et les 13 menhirs d’un déplacement lunaire mineur.
La lune poursuit sa route en remontant du sud au nord par un cheminement en sens inverse noté 5-6, puis 5-4. (5 menhirs dans la zone des stagnations lunaires au sud, 6 menhirs dans la zone centrale sud, puis 5 menhirs dans la zone centrale nord, et enfin 4 dans la zone de stagnation nord).
B) Les mois
La troisième ligne correspond aux mois. Il y en a 14 ! Ou plus exactement 13 complets qui correspondent à un cycle complet de la Lune qui descend et remonte sur l’horizon ; et 1 réduit de moitié ne comportant qu’une descente ou qu’une montée lunaire, c’est le 7ème mois juste avant l’un des 2 équinoxes (automne ou printemps). Cela fait 13*27,321 soit 355.2 jours + 27.321/2 = 361.86 jours, et pour atteindre les 365.25 jours de l’année solaire, il reste à répéter cette opération tous les 4 ans sur le deuxième équinoxe (printemps ou automne) ce qui permet d’ajouter rétroactivement 13.321/4 = 3.33 jours à chaque année. Ce 7ème mois précédant l’équinoxe qui ne compte qu’une montée ou qu’une descente de la lune sur l’horizon s’arrête avant celui de l’équinoxe (du printemps par exemple) au moment où la lune rebascule dans la direction opposée. Cette gymnastique permet d’obtenir des années complètes et cohérentes avec les rendez-vous saisonniers. Les mois d’équinoxes comportent toujours des cycles complets et sont numérotés à partir de 1 dans le décompte porté sur la dalle de chevet.
Il y a 7 « crosses » un espace (ou peut-être un soleil gravé symbolisant l’équinoxe), puis à nouveau 7 « crosses » qui complètent l’année.
Ce décompte est un peu une exception culturelle. Il est propre à cette civilisation dont les mégalithes permettent de marquer durablement le territoire avec des repères fixes. Les caprices du climat sous les latitudes centre-européennes rendent difficile le suivi des lunaisons tel que l’on connait en Méditerranée, au Moyen-Orient, en Asie du sud-est et en Inde. Le calendrier chinois avait un système de « tiges » et « branches » faisant des combinaisons de 20*12 jours ce qui n’est pas sans rappeler les combinaisons (ou couples) menhirs / étoiles détaillées ci-dessus. Je peux aussi mentionner le calendrier Maya combinant 2 cycles calendaires le Tzolkin et le Haab avec deux noms attribués à chaque journée.
C) L’année solaire
La dernière ligne de 7 et 9 crosses correspond au suivi du cheminement du soleil sur l’horizon depuis les solstices jusqu’à l’équinoxe.
Il y a 7 menhirs marqueurs de l’équinoxe à 270 ° nord vers le solstice d’été à 308 ° nord.
9 menhirs indiquent le chemin du soleil de l’équinoxe vers le solstice d’hiver à 233.5° nord.

L’aller-retour du soleil sur ce parcours marque ainsi l’année et doit coïncider avec les mois lunaires calculés précédemment.
2) Critique
Comme tout objet altéré par le temps, on peut contester l’aspect réel de cette gravure, et les croquis relevés par les archéologues divergent :
A) Les crosses :
En 1863 Samuel Ferguson dessine ceci :

Ce qui donne 4-5 4-5 9-8 8-8. (Alors que nous relevons 4-5 5-6 7-7 7-9).
En 1910 Keller relève ceci :

Ce qui donne 4-5, 6-7, 7-7, 7-9 (contre 4-5, 5-6, 7-7, 7-9).
Les différences proviennent de l’interprétation faîte de certains reliefs pris pour des crosses incomplètes
La photo prise à l’époque donne ceci :

Locmariaquer La Table des Marchands Zacharie Le Rouzic et Charles Keller. 1910 Barbier Imprimeur Editeur à Nancy
Détail de cette 2ème ligne selon Keller :

Ci dessous : Détail du moulage du Musée de la Préhistoire de Carnac

(Moulage de la pierre. Collections du Musée de la Préhistoire de Carnac (photo jpc)
Je lis ici 6 « crosses » et 2 petits traits verticaux à l’écart
Un siècle après, Serge Cassen publie ceci :

S. Cassen 2009 p. 904
On peut compter 4-5, 5-6, 6-7, 7-9 (au lieu de 4-5, 5-6, 7-7, 7-9).
On voit très bien que les petits traits verticaux sèment la confusion dans le décompte et servent selon moi à marquer l’encadrement des crosses.
Je vous laisse juge…
B ) Le soleil :
Je ne l’ai pas découvert tout de suite, car il n’apparait plus dans les dernières études faîtes sur Locmariaquer.
Il faut le deviner sur le moulage du Musée, et il apparait quand on connaît déjà sa présence. Voici le détail des photos de 1910 :

J’ai des difficultés à compter le nombre de rayons qui a peut-être un sens lui aussi, mais dont je ne connais pas la signification.
Par contre, ce soleil au milieu de mon « hypothétique » décompte des mois est bien situé, il symbolise l’équinoxe.
Son altération depuis 2 siècles d’exposition à l’air libre témoigne de la fragilité des gravures dans leur ensemble.
3) En conclusion
Avec l’association des astres, jours, crosses et menhirs, cette hypothèse de calendrier est séduisante et permet d’ouvrir des perspectives d’analyse pour de nombreux sites mégalithes. Je pense bien sûr aux henges Britanniques et aux rondels du Lengyel, mais plus proche de Locmariaquer, les carrés de Crucuno et Kerlescan restent à étudier sous ce paradigme. On pourra aussi poser le même regard sur les cercles de Göbekli Tepe, Atlit Yam ou Nabta Playa. La pyramide de Kheops possède ses 4 arêtes en direction de 4 points cardinaux. Mais il faut s’en tenir aux preuves archéologiques et d’autres raisons ont probablement présidées à ces orientations. Pour Locmariaquer nous avons la chance de disposer d’un site quasi intact avec des fosses à menhirs bien répertoriées, et surtout grâce à cette pierre, témoin inespéré pour une lecture pertinente de l’époque.
Est-ce que Locmariaquer est un cas isolé ?
Voyons par curiosité, d’autres sites emblématiques :
Stonehenge

Position des stagnations lunaires sur Stonehenge avec Google-Earth (jpc)
Il faut s’intéresser à la phase initiale du site qui comportait un cercle de 56 trous, les Aubrey Holes.
Très ressemblant aux Rondels déjà cités il avait lui aussi des sas ouverts en direction des stagnations lunaires.
Les talus marquent à la fois les stagnations lunaires et le solstice d’été.
Les 56 trous seraient une tentative de prévision des éclipses lunaires qui reviennent toujours au même endroit et toutes les 18.6 années.
En prenant 3 cycles de 18.6 ans on obtient 56 ans. Ce qui fait un compte rond permettant de positionner un poteau au bon endroit ?!
Il est certain que si 2000 ans séparent les rondels du Lengyel avec celui de Stonehenge, les techniques astronomiques se sont sophistiquées.
Les mégalithes semblent correspondre à une deuxième phase « solaire » qui positionne un menhir sur le talus du nord est dans l’axe du solstice.


Stonehenge sur Google Earth avec situation des trous d’Aubrey et du talus extérieur (jpc)
On peut concevoir ici un observatoire astronomique en 2800-3000 avant JC orienté vers la lune comme celui de Locmariaquer, mais qui aurait été remplacé après 2200 avant JC avec l’arrivée des populations campaniformes (haplogroupe génétique R1).
Cette culture modifie le paysage, installe des colonnes de pierre (les mégalithes) à la place des poteaux (trous d’Aubrey) et semble en faire un observatoire tourné cette fois-ci vers le soleil !
Les alignements de Carnac (Kerlescan et Crucuno)


Disposition des axes sur le cromlech de Kerlescan avec Google Earth (jpc)
Sur le replat de l’alignement de Kerlescan (Carnac), les positions des stagnations lunaires majeures semblent encore respectées avec 315° et 222° Nord.
Ce qui n’est pas le cas pour Crucuno (entre Erdeven et Kerzhero) :


Image Google Earth de Crucuno avec calcul des éventuelles orientations astronomiques en jaune (jpc).
Il y a d’ailleurs un débat d’expert pour savoir s’il s’agit bien d’un cromlech authentique ou des vestiges d’un alignement que l’on a disposé en fonction des solstices. (Je m’abstiens de prendre parti…).
Galatjar (Crozon-Camaret) :
Site énigmatique proche de la mer au bout de la Bretagne. Je ne relève qu’un seul axe réellement astronomique.
Il y avait-il aussi des orientations géographiques ?

Image Google Earth de Galatjar avec un seul axe lunaire majeur (jpc)
Gizeh (Pyramide de Khéops) :

Image Google Earth de Khéops avec calcul de l’axe des arêtes (jpc).
A l’époque, en 2580 avant JC et à cet endroit selon Stellarium, la stagnation lunaire majeure était à 245 ° Nord.
Ici, si l’on prend l’arête de la pyramide, elle pointe à 315° Nord. On peut toujours lui attribuer les constellations de Cassiopée au nord et la Croix du sud dans la direction opposée.
Mais tout porte à croire que la pyramide est bien axée sur le méridien et les équinoxes. Les arêtes forment des angles à 45 ° dans une logique architecturale plutôt qu’astronomique.
Pour l’observation astronomique, on pouvait cependant se positionner en retrait d’une pyramide et viser les constellations avec la pointe. Les arêtes permettant de fixer les observations dans la durée.
Kanayama (Japon) :

(Image Google Earth du Japon avec repère du site Hida Kanayama (entre Takayama et Gujo).
Ici se sont des chasseurs-cueilleurs Jomon (de -12000 à -300 av J.C) qui vont ressentir la nécessité de mesurer le temps qui passe et de suivre les rendez-vous du Soleil à partir d’amas rocheux déposés lors de la fonte glacière.
Découvert en 1997, ce site témoigne d’une grande sophistication dans l’observation des rayons du soleil, avec le travail de la pierre, creusée, striée, fendue. Les perles de lumière sont comptées sur les stries. C’est esthétique.
Un blog le décrit très bien : https://iwakage.wordpress.com/.
Il a aussi été étudié par l’archéologue, chercheur et aussi un peu explorateur : Stefan Mäder https://www.academia.edu/7124837/Kanayama_Megaliths_and_Archaeoastronomy_in_German_
Une explication est détaillée en anglais sur pdf (voir ci-dessous):
Plusieurs repères jalonnent le site qui utilise la disposition des pierres, faisant jouer l’ombre et la lumière selon les saisons en exploitant l’angle naturel de la pente. Si les rendez-vous cycliques sont précis et fiables comme dans un calendrier moderne, en décomptant 6 périodes de 60 jours, ce qui manque dans l’explication fournie c’est le comptage unitaire des jours (que la brochure pdf extrapole). Je relève aussi une erreur sur la déviation du calendrier Grégorien au regard de l’année solaire réelle. L’auteur semble prendre en compte le calendrier Julien qui avançait d’un jour tous les 128 ans. Alors que le calendrier Grégorien ne compte que 97 années bissextiles sur 400 ans ! Pour le long terme, le calendrier Grégorien avance, mais de 1 jour tous les 3300 ans par rapport à l’année tropique (365.2425-365.242199 soit 26 s. par jour).
Je retiens ici que le souci du temps n’est pas propre aux seuls peuples cultivateurs dits néolithiques. Toutes les cultures donnent de l’importance aux rythmes religieux à célébrer.
Mais il y a peut-être aussi d’autres raisons pour expliquer ce besoin, plus précoce que ce qui est habituellement reconnu dans la chronologie historique.
Après tout, n’est-ce pas propre à la nature humaine de chercher à se repérer dans l’espace et le temps ?
Les exemples à tester semblent infinis.
Pour revenir à Locmariaquer, le calendrier reliant la dalle de la table de chevet à l’alignement du Grand Menhir n’est pas l’unique repère de cet observatoire astronomique.
Une autre forme se distingue :
La Forme en V.
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Bibliographie :
Autour de la Table – Explorations archéologiques à la Table des Marchands de 1986 à 1994 356 Catalogue des plans de fouilles Serge Cassen, Christine Boujot et Héléna Hostein avec la collaboration des étudiants-stagiaires du LARA (université de Nantes) : Frédérique Denieule, Claira Lietar, Pierrick Matignon, Julie Monery, Julie Morin, Elsa Neveu, Amandine Pineau, Thomas Poiraud, Sandy Poirier, Marine Sauvage, Hélène Seznec, Mathilde Villette. P. 374-375 Explorations archéologiques et discours savants sur des architectures néolithiques à Locmariaquer, Morbihan (Table des Marchands et Grand Menhir)
La séquence stratigraphique : corpus des coupes et des blocs-diagrammes. Serge Cassen, Nelly Le Meur avec Philippe Boeckler, Sandy Poirier, Hélène Marzin et Lionel Pirault P. 334
Stefan Mäder https://www.academia.edu/7124837/Kanayama_Megaliths_and_Archaeoastronomy_in_German_
Sites en japonais :
https://iwakage.wordpress.com/
http://blog.livedoor.jp/kanayama_tour-kanayamamegaliths/
Une brochure en anglais :
http://blog.livedoor.jp/kanayama_tour-kanayamamegaliths/JIN_KanayamaMegaliths%20.pdf
Le site des étoiles :
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