La Forme en V

Je lui donne ce nom faute de lui en trouver un déjà répertorié dans la littérature.

  1. Description

Il s’agit ici des 2 alignements partant de la fosse du Grand Menhir en direction du Nord avec un angle parfait de 20 ° Est et 20 ° Ouest par rapport au méridien.

La forme en V du site de Locmariaquer (Google-Earth / jpc)

Sans lien apparent avec les stagnations lunaires détectées à partir de la dalle de chevet du tumulus des marchands, il m’est impossible de savoir quel est le point de départ (la première pierre) de l’observatoire, tant les monuments sont articulés entre eux.

Le site semble conçu d’un seul tenant dès l’origine.

Au nord-ouest est construit un premier cairn avec encorbellement de type Bougon, avec fait notable, un ensevelissement (sacrificiel ?) de 2 bovins dépecés partiellement datant d’environ 4800 avant JC.

Un axe de poteaux reliait ce cairn à la fosse du Grand Menhir par un angle de 20 ° Ouest avec le méridien. Nous connaissons sa présence par des trous bien alignés et conservés sous le deuxième tumulus plus imposant construit vers 4500 avant JC et toujours dans cette même direction.

Un autre axe partait du Grand Menhir par un angle de 20° Est, il est matérialisé par un alignement de 20 menhirs dont nous conservons les fosses.

La monumentalisation imposante de ce site à partir de 4500 avant JC, voulue par la vague Cerny, respecte les orientations initiales de l’observatoire tout en marquant son empreinte. Si le tumulus de 146 mètres de long en témoigne, que dire de l’alignement où les Carnacéens ont érigé le plus grand menhir de la préhistoire avec ses 20 mètres de haut et ses 330 tonnes ?

Dans quel but ?

Si précédemment je m’explique la présence des menhirs sur l’alignement Est pointant les étoiles pour le calendrier, que dire de la fonction de cette forme en V ?

Faut-il sortir le « couteau suisse » des explications spirituelles comme lorsque l’on cherche sans comprendre les raisons qui animent les hommes ?

J’observe depuis plus de 2 ans maintenant cette civilisation, et à chaque fois l’approche utilitariste m’aide à les comprendre.

Ils sont pragmatiques et nous ressemblent beaucoup. Ni plus, ni moins religieux, ni superstitieux.

La pointe indique le Sud, c’est utile pour se repérer et voyager en observant les étoiles du sud la nuit. Mais est-ce bien raisonnable de construire un tel monument pour une orientation somme toute usuelle et connue de tous ?

La direction évasée vers le Nord est plus intéressante, elle encadre le méridien sur 40 ° et englobe 2 constellations emblématiques :

2. Cachalot et Crosse

Ce sont les travaux de Stefan Mäder (2022), qui m’ont ouvert la voie et initié à Stellarium. Je cherchais une hypothétique constellation ressemblant à une baleine dans le ciel en me tournant vers la mer au sud, pour la comparer aux gravures de cachalot spécifiques au monde Carnacéen (*).

Il fallait en fait se tourner vers le nord, et là, aujourd’hui encore malgré la précession, ce que l’on nomme Grande Ourse, (je préfère grande casserole), ressemble aussi selon l’imagination de certains à un cachalot ! 

Cet astérisme était à l’époque plus proche du pôle céleste et faisait face à une constellation en forme de crosse. Ces 2 astérismes tournaient autour du point fixe polaire durant la nuit, et notre forme en V lui faisait un écrin au sol.

(*) Les gravures Carnacéennes sont les seules à représenter cette figure dans le monde néolithique. On a longtemps évoqué la représentation d’un objet mi-hache mi-charrue en rapport avec l’émergence de l’agriculture. Une autre gravure indéfinissable appelée « la chose » est retrouvée en Galice chez les fuyards carnacéens du Tsunami après 4300 avant JC : un peu différente, elle ressemble à un poisson mais semble éjecter de l’eau à partir de son crane comme le ferait un cétacé. S. Cassen, tout comme A. Whittle ont eu le mérite de donner un nom à ces gravures : « Cachalots ».

S. Cassen, J. Vaquero, 2000. La forme d’une chose.

Si les proportions, la tête, le corps, la queue, et le souffle sont bien figurés, un doute subsiste concernant la position de la tête ; beaucoup trop perpendiculaire au reste du corps. Un peu comme si l’on avait voulu plier la représentation du modèle à celle d’un autre objet. Stefan Mäder (2022) est le premier à faire le rapprochement de cette représentation avec la Grande Ourse. Le monde des constellations est un univers essentiellement abstrait dont l’interprétation est façonnée par chaque culture, et ce que nous appelons Grande Ourse peut très bien se concevoir comme un cachalot. Ainsi s’expliquerait la déformation des gravures cherchant à désigner cet astérisme par un animal totem emblématique.

Dessin du cachalot à partir de la Grande Ourse (Stellarium /jpc),
Cachalot gravé sur le Grand Menhir (jpc).

Cet astérisme était à l’époque plus proche du pôle céleste et faisait face à une constellation en forme de crosse. Ces 2 astérismes tournaient autour du point fixe polaire durant la nuit, et notre forme en V lui faisait un écrin au sol.

Voici la forme en V représentée par Stefan Mäder séparée par le méridien et pointant les 2 constellations.

Image satellite des principaux monuments autour du Grand Menhir Brisé : (S. Mäder).
1. alignement de stèles avec orientation NNO,
2. axe longitudinal à travers la chambre funéraire et le cairn/tumulus de Er Grah avec orientation NNW et
3. Dolmen de Table des Marchands. Méridien du site à travers la fosse de fondation du GMB (Google maps est orienté vers le nord vrai, pas le nord magnétique).
b) à droite : mouvements du « Cachalot » et du « Crook (ou crosse) » autour du solstice d’hiver 4600 av. J.C. et
c) à gauche : autour de l’équinoxe de printemps 4600 av. J.C. dans la zone des angles identiques formés par les deux axes par rapport au méridien du site. (tiré de Google Maps et Stellarium 0.15.0, édité par Stefan Mäder 2022).

J’ai pu contacter Stefan qui me communique aimablement un complément d’information :

Pourquoi ne pas compléter cette danse des constellations autour du pôle céleste par un 3ème symbole, lui aussi emblématique, des gravures Carnacéennes ?

La hache :

Les 3 Constellations de Mäder avec le logiciel Stellarium : (S. Mäder)

La hache appuyée sur le pôle céleste fait pivoter la crosse et le cachalot au V ème millénaire avant JC.

Pour se repérer avec le ciel d’aujourd’hui, notre étoile polaire se situe à notre époque au bout de la petite ourse (kleiner bär) sur le point 2000.

Alors que le pôle céleste néolithique est bien localisé sur le point 4800 entre la queue du cachalot et la pointe de la crosse.

Ces constellations tournent sur l’axe PNC (pôle nord céleste) en 24 heures.

J’ai utilisé la Forme en V du site de Locmariaquer pour capter cette danse nocturne (en allongeant la crosse).

La voici toutes les 2 heures :

Danse nocturne de la hache (Stellarium / jpc)

La hache fait le tour complet en 24 H et cela de façon immuable. Comme une horloge, l’aiguille met 4 minutes pour osciller d’un degré dans le sens inverse d’une montre.

D’un soir à l’autre, la position de la hache se déplace de manière imperceptible, et il lui faut 1 année pour retrouver sa position initiale à l’heure initiale.

Elle s’intègre parfaitement dans la forme en V sans jamais déborder des axes de 20° par rapport au méridien.

Cette configuration céleste s’est produite entre 4800 et 4000 avant JC. Date à laquelle, la précession a fini par faire sortir progressivement la hache de son écrin en V.

Comment est-ce que les hommes de la préhistoire pouvaient interpréter ces signes situés justement dans l’espace le plus sacré du ciel, où toutes les cultures y ont placé le Royaume des cieux ?

La forme en V des alignements de menhirs et de poteaux encadrait idéalement cette scène pour la mettre en valeur aux yeux de tous.

Et en se positionnant près de l’emplacement du grand menhir, on pouvait appréhender la parfaite juxtaposition des constellations et des alignements.

Les 3 constellations de Mäder avec la crosse allongée selon mon interprétation (Stellarium / jpc)

Les carnacéens ont fixé symboliquement cette scène en dressant cet espace sacré en V, et gravé ces symboles dans la pierre.

Gravure plafond Table des marchands ( photo sylvie Cansot)

 Chaque soir au crépuscule on pouvait observer le cycle annuel de juillet à juin  en repérant le pôle céleste et la constellation du cachalot;

Position de la queue du cachalot par rapport au pôle nord céleste au coucher du solstice -4500 avant JC. (Stellarium/jpc)

Il était donc facile de repérer le déplacement de cette constellation tout le long de l’année avec la forme en V des alignements. Chaque année on pouvait retrouver la même configuration à la même date et même heure au coucher du soleil.

21/07-21h57 ;  21/08-20h57 ;  21/09-19h45 ;  21/10-18h50 ;  21/11-18h17 ;  22/12-18h15 ;  20/01-18h53 ;  20/02-19h28 ;  20/03-20h10 ;  20/04-20h57 ;  20/05-21h39 ;  20/06-22h14

Vues des premières étoiles qui apparaissent et les dates mensuelles et horaires empiriques du crépuscule selon Stellarium / jpc (*).

(*) J’ai modifié les dates Stellarium en les reculant de 40 jours pour tenir compte du décalage calendrier Julien contre Grégorien. Les astronomes commencent arbitrairement à compter les jours de l’ère Julienne à partir de la date de la création du monde qui commence selon J.J. Scaliger le 01/01/- 4712 à midi ! Il nous faut donc compter 1 jour en trop tous les 128 ans entre -4712 et +1582, déduire les 10 ans mis sous le tapis par le pape Grégoire en Octobre 1582, puis 1 jour tous les 3300 ans à partir de cette date pour combler l’écart de 26 secondes / an entre le calendrier Grégorien et le temps solaire. Ce qui nous fait : (4712+1582) /128 – 10 + 2.6 = 41.8 jours en -4712 avant JC. Et 39.5 jours en -4500.

A l’aube, le parcours de l’horloge (la constellation) durant la nuit peut être mesuré par son angle de déplacement.

Angle de déplacement nocturne du cachalot (Stellarium / jpc)

Ici, durant la nuit du solstice d’été l’angle parcouru par l’aiguille dans le sens inverse de la montre est de 90° ce qui représente 6 heures (90×4 mn).

Pour le reste de l’année, les nuits sont plus ou moins courtes selon le mois calendaire.

22/07-4h47 ;  22/08-5h46 ; 22/09-6h34 ; 22/10-7h32 ; 22/11-8h14 ;  23/12-8h43 ; 21/01-8h15 ; 21/02-7h18 ; 21/03-6h20 ; 21/04-5h10 ; 21/05-4h14 ; 21/06-4h05.

21/07-21h57 ;  21/08-20h57 ;  21/09-19h45 ;  21/10-18h50 ;  21/11-18h17 ;  22/12-18h15 ;  20/01-18h53 ;  20/02-19h28 ;  20/03-20h10 ;  20/04-20h57 ;  20/05-21h39 ;  20/06-22h14

6h50    8h50    10h50    12h42    13h30    14h30    13h20  11h50  10h10  8h10  6h34  5h50

Vues des dernières étoiles encore visibles à l’aube, les dates et horaires mensuels, et les parcours nocturnes de l’aiguille, (Stellarium / jpc) (**) .

(**) Il ne s’agit pas ici des durées effectives de la nuit, je ne retiens que les horaires où les étoiles sont visibles.  

(Par exemple le 20/02, le soleil se couche à 18h48 et se lève à 8h18, alors que je retiens 19h28 et 7h18. A cette date si l’angle est à 180° il ne s’agit pas de l’équinoxe).

3. Aube et Crépuscule

L’aube et le crépuscule sont les moments propices pour saisir la position des astres à un moment précis de l’année et pouvoir les retrouver chaque année au même endroit.

  • Seules les étoiles le plus brillantes apparaissent on peut donc les reconnaitre sans se tromper.
  • On s’assure de l’heure exacte de l’observation.

La forme en V dirigée spécifiquement vers le nord et le cercle circumpolaire sélectionne un angle restreint de 40° qui présente ces particularités :

  • Les planètes du système solaire n’y pénètrent jamais et ne viennent pas polluer la vision des 3 constellations.
  • Les étoiles admises dans ce cercle restreint sont peu nombreuses et aisément repérables
  • Ces étoiles sont présentes toute l’année dans le ciel, mais ne pénètrent dans la forme en V à l’aube et au crépuscule qu’à certaines dates de l’année.

Les observateurs situés sur le plateau de Locmariaquer et assemblés au pied du Grand Menhir pouvaient ainsi contempler les positions évocatrices des étoiles.

A titre d’exemple, j’ai sélectionné les 3 étoiles les plus visibles (Arcturus, Véga et Polaris) et les 3 constellations emblématiques quand le soleil se lève et se couche.

Au solstice d’hiver, il faut se concentrer sur la crosse :

Solstice d’hiver Aube et crépuscule (Stellarium/jpc)

A l’aube du solstice, la crosse est alignée exactement sur l’alignement des 20 menhirs. Le soir, quand le soleil se couche, elle apparait positionnée exactement sur l’autre alignement ouest entre le Grand Menhir et le tumulus Er Grah. On remarquera les 3 étoiles Polaris, Arcturus et Véga situées en dehors du périmètre de la forme en V.

Au solstice d’été, il faut se concentrer sur les étoiles au Zénith, situées au-dessus du Grand Menhir :

Solstice d’été Aube et crépuscule (Stellarium / jpc)

A l’aube du solstice, c’est Polaris (notre étoile polaire) qui montre le méridien entre les 2 axes de la forme en V et qui passe entre la queue du cachalot et la pointe de la crosse. Au crépuscule, Véga la plus brillante trône juste au-dessus du Grand Menhir pour bien marquer l’été et le début des jours qui raccourcissent.

Pour les équinoxes, c’est différent, seule l’aube semble être pertinente : il faut se concentrer sur la queue du cachalot.

Equinoxe du Printemps, Aube et crépuscule (Stellarium / jpc)

A l’aube la queue du cachalot finit sa nuit sur le méridien au beau milieu des 2 axes de la forme en V.

Elle est prolongée par la hache, et les 3 étoiles sont alors sorties du périmètre.

Equinoxe d’automne – Aube et crépuscule (Stellarium / jpc)

A l’aube de l’équinoxe d’automne et comme à celle du printemps quand le soleil apparait, la queue du cachalot se trouve dans l’axe du méridien.

Ici aussi, elle est prolongée par la hache et les 3 étoiles sont hors périmètre.

J’ai aussi tenté de dessiner le bouquetin représenté sur les gravures rupestres du site (anticipant le chapitre consacré aux constellations).

4. Interprétation

S’il faut conclure sur la forme en V, dire qu’elle nous informe sur les solstices et équinoxes n’est pas satisfaisant. Pourquoi se donner autant de mal à construire une telle architecture, nécessitant une observation quotidienne des astres pour confirmer ce que l’on sait déjà par la lecture de l’ombre d’un simple gnomon ?

Il y a ici une théâtralisation du ciel nocturne, une mise en scène du cycle temporel des astres.

L’effet devait être saisissant. Les objets et animaux sacrés représentés dans le ciel donnaient un sens à la parole des dieux. Les rendez-vous, les fêtes, les commémorations avaient plus de persuasions quand elles étaient écrites dans le ciel. Tout un chacun devait s’y plier !

Je pense que les dirigeants ou les prêtres avaient fait reproduire ces constellations dans la pierre, et les gravures Carnacéennes en sont les témoins.

Menhir gravé. Le roux, 1984

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Bibliographie :

Stefan Mäeder, 2022, « cachalot » et « crosse » Deux pivots pour la navigation et la cosmologie en Bretagne entre environ 4800 et 4000 avant J.C. Freiburger Institut für Paläowissenschaftliche Studien, FIPS. L’ARChéologie EN CIEL, Vol 2. Freiburg 2022.

Serge Cassen, Jacobo Vaquero, 2000 La forme d’une chose Eléments d’architecture. Abstractions. P. 611-656. ISBN 2-909165-43-4.

Alasdair Whittle, 2000,  ‘Very Like a Whale’: Menhirs, Motifs and Myths in the Mesolithic–Neolithic Transition of Northwest Europe. Cambridge Archaeological Journal 10:2 (2000), 243–59. Doi: 10.1017/S0959774300000093.

Le Roux Charles Tanguy. A propos des fouilles de Gavrinis (Morbihan) : nouvelles données sur l’art mégalithique armoricain. In: Bulletin de la Société préhistorique française, tome 81, n°8, 1984. pp. 240-245; doi : https://doi.org/10.3406/bspf.1984.8777 https://www.persee.fr/doc/bspf_0249-7638_1984_num_81_8_8777. Détail : Gavrinis, face supérieure de la table de couverture de la chambre, relevé du décor piqueté et raccordement au « quadrupède » de la Table des Marchands

Internet :

Pour en savoir plus sur les cupules et l’Astronomie :

Site Youtube de Stefan Maeder :

https://www.youtube.com/@AncientPolarSkies

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