Saint Cornely

La vieille femme arpente la lande au détour des alignements de Carnac.

Probablement atteinte de cette maladie génétique, la luxation congénitale de la hanche, propre aux habitants de l’ouest de la France (1), elle marche difficilement avec ses béquilles, et cela depuis l’enfance.

Depuis la préhistoire, les femmes handicapées ont souvent occupé les rôles de guérisseuses, divinatrices et conteuses. Le mépris porté par les valides à ces femmes à pour compensation la crainte qu’elles leur inspirent.

Ont-elles le pouvoir de jeter des sorts ?

Est-ce que les dieux se rachètent en leur attribuant des pouvoirs maléfiques ?

Ici c’est une conteuse, il faut la respecter et l’écouter.

Ses connaissances transmises de générations en générations sont indiscutablement vraies, et celui qui se moque sera puni. Elle enseigne ce qu’elle sait aux enfants, et considère cela comme un devoir.

Nous sommes en 1964, un reportage de la télévision enregistre ce que raconte la conteuse et les enfants aux touristes de passage en échange de pourboires. Quelques années plus tard on leur interdira de le faire, mais l’institut national de l’audiovisuel à archivé ce film dont je vous laisse ci-dessous les références disponibles sur Internet.

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cpf86626753/carnac

Voici la transcription :

On dit que :

Toutes ces pierres étaient autrefois

Un ancien cimetière gaulois.

Chaque mort, il y avait,

On y mettait une pierre.

Mais la légende dit aussi :

Saint Cornely poursuivi

Jusqu’au bord de la mer

Par des soldats païens

Ne trouvant plus de vaisseaux pour s’enfuir

Se cachât dans l’oreille d’un de ses bœufs

Et changeât tous ces soldats en pierres.

C’est pourquoi les monuments mégalithiques de Carnac s’appellent :

Soldats de Saint Cornely.

Le chant est une complainte monotone un peu inquiétante dans sa répétition. Avec les pierres énigmatiques c’est troublant, et nous ressentons un malaise.

On est projeté hors du temps. L’histoire est courte, et comme souvent dans les légendes les anachronismes sont nombreux mais l’enchaînement des évènements doit être retenu.

En premier lieu, qui est ce Saint Cornely ?

Il s’agirait d’un pape éphémère, Saint Corneille élu à Rome en 251, exilé à Civitavecchia puis martyrisé en 253 par l’empereur romain Gallien. La situation géographique de l’évènement nous éloigne de la Bretagne, mais l’antagonisme soldats païens contre ce martyr chrétien est cohérent avec la légende.

1000 ans plus tard, Jacques de Voragine dans sa légende dorée nous donne plusieurs explications incertaines pour l’origine du nom, mais retient cornu pour « corne » et leos pour « peuple » ? 

Un autre Corneille disciple de Saint Clément sous Trajan est plus intéressant. Selon Voragine, en l’an 100, Clément (patron des mariniers) fut martyrisé et jeté à la mer avec une ancre pour ne plus être honoré par les chrétiens. Le pieux Cornélius appela les croyants à la prière pour demander à Dieu de montrer son corps.

                                            Et la mer se retira !

Sur une longueur de trois milles on pouvait marcher à sec et atteindre le sarcophage du saint. Ce fut le cas chaque année à la date de sa passion et pendant sept jours. Plus tard à cet endroit un nouveau miracle eut lieu. Une mère effrayée par le grondement des eaux qui déferlaient à la fin du rite, oublia son fils endormi, en s’enfuyant avec la foule apeurée vers le rivage. Elle pleura et pria toute une année puis retrouva son fils endormi sain et sauf à l’endroit même où elle l’avait perdu.

  Ce Cornélius a donc le pouvoir de protéger les hommes de la montée des eaux !

Il se peut qu’une confusion se fasse entre les 2 Corneille tirés de ce best-seller du moyen-âge et que le disciple du patron des mariniers ait lui-même mérité d’être sanctifié en tant que faiseur de miracle !

Pourquoi la « corne » ?

Dans son « agiographia », Huguccio de Pise (XIIème siècle) donne l’étymologie suivante :

< Corneille est ainsi appelé de cornu « corne » et eli « Dieu » comme pour signifier corne de Dieu par laquelle sont fracassés les vices en lui et en autrui >.

Selon cette définition, le rapprochement avec la crosse de l’évêque nous évoque le bâton du berger, celui qui dirige, qui conseille et qui secourt. Le rapprochement avec la crosse de l’évêque Saint Guénolé dans la légende de la cité d’Ys nous saute aux yeux. Car son utilisation permet d’arrêter la vague destructrice du tsunami. C’est bien en frappant l’objet du courroux de Dieu, la fille impie du Roi Grallon, que l’évêque calme la fureur des eaux.

< Les vagues gagnant du terrain viennent baigner les jarrets des chevaux. Le saint conseiller du roi agacé par le péril dit alors :

_Seigneur, si tu ne veux pas périr, jette le démon que tu portes en croupe !

_Le démon ? Quel démon ?

_Le voilà ! crie Guénolé, touchant Dahut (la fille du Roi) du bout de son bâton pastoral.

Et l’infortunée princesse tombe à la renverse disparaissant dans les flots qui s’arrêtent alors comme satisfaits de leur proie >…

La fuite en bateau :

Si je remplace la menace des soldats païens poursuivant Saint Cornely par la menace de la montée des eaux, j’ai un nouvel éclairage : on ne peut plus s’échapper du péril en prenant la mer. Les flots coulent les navires au port. Il faut monter sur la crête protectrice, là où se situent justement les alignements de pierre actuels.

Le refuge dans l’oreille d’un bœuf :

Ici, l’aspect surnaturel n’échappe à personne, mais je pense que les bœufs symbolisent l’arrière-pays de cette thalassocratie, le bocage situé sur les hauteurs à l’abri du cataclysme. Le symbole de la corne protectrice revient ici aussi, car l’oreille est située à côté et le Saint peut s’y accrocher.

La métamorphose :

Nous avons vu que Cornélius à le pouvoir de faire reculer la mer, il sait aussi l’arrêter, et cela en installant des pierres sur les hauteurs. Seule une armée organisée peut construire un tel monument dont l’alignement rappelle la discipline militaire. Ce sont les soldats de Saint Cornely.

Anachronismes :

La christianisation du récit est inévitable.

Le Roi de Carnac devient évêque et saint cumulant ainsi le pouvoir et la légitimité. Sa crosse si fréquemment représentée sur les gravures mégalithes conserve les mêmes attributs : pouvoir, sagesse et secours.

La menace des éléments naturels est assimilée à celle des païens sur la vie et l’âme des chrétiens.

La légende présente aussi en préambule une 2ème hypothèse pour justifier la présence des alignements : Un cimetière gaulois.

Cet anachronisme a perduré jusqu’au XXéme siècle. On a longtemps cru que seuls les romains ou les gaulois pouvaient déplacer ces pierres comme peut le faire Obélix dans ses aventures. Il est vrai que ces alignements ressemblent tristement aux cimetières militaires des 2 dernières guerres. Ce qui a conduit à la vaine recherche de sépultures sous les mégalithes.

Pour les gaulois justement le dieu cornu Cernunnos doté de cornes de cerf symbolisait la fécondité, la prospérité et le cycle de la vie. L’étymologie de Carnac, Cerny ou encore Cornely provient de ce nom qui est probablement encore plus archaïque.

Le Nemed ou dieu-cerf irlandais, et les Némed (peuple-cerf) est un avatar de Cernunnos, j’en parle dans un chapitre de mon livre : La fuite en Irlande, et de façon troublante il correspond à la période post-tsunami, où les réfugiés sont massacrés par les Fomoirés indigènes…

Les gaulois auraient donc transmis cette légende de saint Cornély à leur manière pour expliquer la présence des alignements.

Bon, je vais arrêter là, on fait dire un peu ce que l’on veut aux légendes, mais si le sujet vous intéresse, envoyez moi vos commentaires.

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Jacques de Voragine, 1267. La légende Dorée. Traduit du latin par Alain Boureau, Pascal Collomb, Monique Goullet, Laurence Moulinier et Stefano Mula. Bibliothèque de la Pléiade. Editions Gallimard 2004. ISBN : 978-2-07-011417-7.

Institut National de l’audiovisuel. Le monde de la musique. 1964. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cpf86626753/carnac

(1) 20 pour 1000 naissances en Bretagne, limousin et Normandie contre 7 dans le reste de la France. Anne de Bretagne était boiteuse d’une jambe et portait des talons hauts pour cacher sa difformité selon l’ambassadeur de Venise en 1492. Jeanne de Penthièvre (1324-1384) quant à elle avait pour surnom « la boiteuse ». C’est une caractéristique régionale heureusement dépistée et traitée de nos jours, due en partie à la génétique (à ne pas confondre avec la consanguinité).