Extrait du livre :
« Sur le théâtre des grands cataclysmes, la terre porte presque toujours, à sa surface, des marques évidentes de la colère divine. Ici pourtant, l’aspect ravissant de la splendide baie de Douarnenez semble nous donner un démenti et faire exception à la règle.
Les flots calmes et bleus roulent en paix sur les ruines d’une cité engloutie.
La Sodome armoricaine fut justement frappée par le bras du Tout-Puissant, mais la mer radieuse, se balance au soleil sur le front de Dahut, la fille maudite du roi Grallon.
Cependant, aux jours de tempête, en novembre, quand le glas des morts a retenti partout, la baie s’entrouvre, les vagues soulevées par le vent s’écartent, et le marin épouvanté découvre au fond, sous le manteau verdâtre des algues, des vestiges de l’antique cité d’Is. Alors, à l’endroit nommé Toul-Dahut, où fut précipitée la princesse, le bruit lugubre des flots se marie aux gémissements de la coupable condamnée à y expier ses forfaits.
L’île Tristan s’élève à l’entrée de la rade du côté de la terre. Du sommet de cet îlot, on embrasse le bel ensemble de la baie de Douarnenez, ses côtes dentelées, et au loin, les têtes grises du Menez-hom… On se rappelle les mélancoliques images du chevalier Tristan de la table ronde et de la blonde princesse Iseult qui vinrent mourir sur ce rocher….
La cité d’Is bâtie sur la plage, n’était défendue contre l’Océan que par une digue fort haute et des écluses dont la clef était déposée dans une cassette de fer. Le roi Grallon gardait toujours suspendue à son cou la clef d’or de cette cassette. Selon Albert le Grand, Saint Guenolé visitait souvent Grallon dans sa superbe capitale, et il prêchait sans cesse contre les abominations qui se commettaient dans cette ville, tout absorbée en luxe, orgies et vanités. Malheureusement le mauvais exemple était donné par la fille même du vieux roi.
Or, un triste soir de novembre, la mer bat avec fureur le rempart où s’élève le palais resplendissant des lumières du festin.
Dahut, bravant l’orage, se promène, belle et radieuse en compagnie d’un jeune seigneur, sur une terrasse au-dessus de la digue. La vue des éléments déchaînés met le comble à son ivresse. Est-elle lasse en ce moment d’une vie criminelle, ou est-elle inspirée par le démon, avide d’une si belle proie ?
_Oui s’écrie-t-elle, je veux que cette ville maudite d’où Guénolé voudrait me chasser soit engloutie cette nuit même ! Je veux la voir sombrer comme un vaisseau et jouir de l’agonie de tout ce vil peuple !
Le jeune seigneur est effrayé, et Dahut lance vers les nues un regard menaçant accompagné d’un geste de défi ; puis abaissant ses yeux pleins de mépris vers son fiancé, elle ajoute :
_Les écluses seront ouvertes, et bientôt la mer… la mer libre passera… Hoël, ce sera plus beau qu’une tempête !
_Mais malheureuse, nous périrons et vous la première…
_Non Hoël, obéissez ou renoncez à moi pour jamais. Je vous donne la clef des écluses pour ouvrir la porte d’airain, puis vous remonterez pour conduire les chevaux du roi, Trip et Trep sous la tour du fanal. Ils courent plus vite que la mer et nous serons sauvés…
Pendant le sommeil du roi, la blanche fille entre pieds nus dans la chambre pour lui enlever la chaîne et la clef pendues à son coup. Le majestueux roi aux cheveux blancs dort encore.

Puis des clameurs s’élèvent dans le château. Les puits débordent, la ville est submergée ! Saint-Guénolé réveille le monarque qui cherche alors sa fille.
Le roi la retrouve dans les écuries prête à s’enfuir sur son meilleur coursier. Il la retient et l’emporte avec lui. L’évêque monte à son tour en selle à leur suite.
Les chevaux emportant le roi, sa fille et le moine fuient avec les ailes de l’épouvante. Mais les ondes sont encore plus rapides. Les flots poussés par un vent lugubre roulent au loin sur les grèves immenses.
Les vagues gagnant du terrain viennent baigner les jarrets des chevaux. Le saint conseiller du roi agacé par le péril dit alors :
_Seigneur, si tu ne veux pas périr, jette le démon que tu portes en croupe !
_Le démon ? Quel démon ?
_Le voilà ! crie Guénolé, touchant Dahut du bout de son bâton pastoral.
Et l’infortunée princesse tombe à la renverse disparaissant dans les flots qui s’arrêtent alors comme satisfaits de leur proie.

Hoël avait finalement obéi à l’ordre sinistre que sa cruelle fiancée lui avait donné en lui remettant la clef fatale. Mais sans aucun doute, il ne put fuir assez vite les ondes déchaînées par sa propre main. Ce fut plus terrible qu’une tempête.
Depuis, la mer ébranle sans frein les ruines et les tours de la cité ensevelie. Chaque flot qui passe arrache une pierre, comme le souffle du temps qui balaie sans merci les jours de l’univers. »
Légende « moissonnée » par Claude Seignolle des « veillées de l’Armor ». 1842. d’E. du Laurens de la Barre.
Les anachronismes sont bien présents comme dans toutes les légendes « vraies ». Il suffit de lire par exemple l’Iliade qui en est truffée mais qui ne remet pas en cause la vérité des conflits grecs. On s’amusera de l’utilisation des chevaux, du système d’écluses propre aux polders des sauniers de Vendée, et surtout la christianisation du récit.
Pour la localisation de cette cité mythique vous me passerez le manque de précision. Plusieurs candidats sont possibles. Et que ce soit Douarnenez, Carnac ou Sandun en Brière, tout est envisageable compte tenu de l’affaissement lent et régulier de la côte sud Bretonne.
On retiendra :
Encore une fois la présence de la crosse (le bâton d’évêque) qui cette fois révèle la vérité.
Le système de digue protégeant la ville comme le cordon dunaire retrouvé submergé à Quiberon et Carnac.
La montée des eaux inexorable jugée pire qu’une tempête qui s’arrête subitement tel un tsunami.
Les chevaux, pas si anachroniques que ça, puisque l’on a retrouvé des crânes dans le tumulus du Mané Lud.
Puis la repentance d’une cité devenue pêcheresse et punie pour cela comme Babylone ou l’Atlantide. Les hommes étant eux même responsables de leur fin.
4300 avant JC – Le Royaume de Carnac – Les Menhirs disparus
« Veillées de l’Armor ». 1842. d’E. du Laurens de la Barre.
Seignolle Claude, “Contes, récits et légendes des pays de France Bretagne, Normandie, Poitou, Charentes, Guyenne, Gascogne, Pays basque”.1997. Omnibus. Presses de la renaissance ISBN : 2-258-04583-5.