Ce site est le cœur du Royaume de Carnac.

Il est situé à 14 m d’altitude actuelle (20 mètres au néolithique), sur une crête dominant la mer au sud et le golfe du Morbihan au nord.

Au sud, l’îlot de Méaban était rattaché au continent et nous donne une idée du rivage par lequel le tsunami est passé.

La vue du nord présentée ci-dessous nous montre l’axe du tsunami avec le grand menhir couché et le tumulus Er Grah.

L’étude du sous-sol et des sédiments nous permet de vérifier si le tsunami a laissé des traces sous l’alignement du Grand menhir et les tumuli Table des marchands et Er Grah qui l’entourent.
Nous avons la chance de disposer de 92 coupes sédimentaires réalisées sur ce site de 2000 m² entre 1986 et 1994 pendant la restauration du lieu.
Serge Cassen et son équipe ont compilé ces séquences stratigraphiques et présenté leurs travaux au colloque international de Vannes en 2007.
Voici la disposition des coupes :

Le grand Menhir se situe au sud de l’espace étudié. Sa position couchée sud sud-est nord nord-ouest nous donne le sens du tsunami.
On peut distinguer 4 zones :
1 La table des Marchands au nord est sur laquelle se sont entassées plusieurs structures mégalithiques qui ont gommé le passage du tsunami. On y relève 2 traces de sable marin, mais à un niveau très ancien juste au-dessus du granite et sous la couche dite paléosol. (coupes 6 et 14). C’est soit un apport extérieur pour les fondations, soit les restes du niveau marin vieux de plus de 120 000 ans (Eémien ?) témoignant d’une remontée du sol durant l’époque glaciaire.
2 Le Tumulus Er Grah à l’ouest dont les coulées de terre grise se sont mélangées ou ont surplombé le limon hydromorphe gris-blanc témoin de l’assaut des vagues, il ne laisse que quelques traces éparses du tsunami.
3 La partie nord et centrale de l’alignement est très remaniée avec pour seul reste un peu de limon hydromorphe piégé dans des fosses et coincé entre l’érosion des 2 tumuli.
4 Et enfin la partie sud de cet alignement, la plus exposée aux vagues, dont les traces de limon hydromorphe sont beaucoup plus présentes et épaisses (30 à 50 cm). Accompagnées de dépôts de sables marins dans les parties basses du site.
Pour le sable, il est courant de constater après le passage d’un tsunami que les sédiments grossiers sont laissés dans les parties basses ou proches du rivage. Alors que les parties fines sont propulsées sur les hauteurs.

Je reprends ci-dessus la position des coupes avec tsunamite (le limon hydromorphe), en différenciant la partie composée de sable + limon hydromorphe (en orange); et la partie avec présence de limon blanc sans dépôt de sable marin.
I Le sable marin laissé à 14 mètres d’altitude actuelle ( 20 m. au néolithique).
Une première remarque s’impose : des dépôts de sables marins grossiers sont relevés dans la partie sud exposée à l’impact des vagues du tsunami
Par exemples les coupes 62, 53 et 52.
Coupe 62 :

Nous sommes sur la partie périphérique sud du site. L’endroit a été très remanié mais nous laisse la couche (7) composée de limon hydromorphe blanchâtre mélangé au sable marin sous un bloc non défini. Pour justifier la présence régulière de ce type de limon dans de nombreuses coupes du site, les archéologues retiennent l’hypothèse d’une érosion du tumulus Er Grah situé à l’ouest. Nous verrons d’une part qu’il y a 2 types de limons et d’autre part que la présence de sable marin n’est pas justifiée par cette analyse.
Coupe 53 :

La couche sableuse 5 remplit les 3 fosses de pierres ou de poteaux (sur près d’1 m de hauteur pour la partie gauche). Au dessus il y a quelques éboulis pierreux puis une couche 4 de terre brune. Une nouvelle couche d’éboulis en 3, puis en 2.2 encore un limon gris-brun. Je souligne la couleur brune du sédiment qui semble correspondre à l’épisode érosif du tumulus Er Grah. Il est possible que le limon hydromorphe gris-blanc témoin de l’action du sel marin se soit incrusté dans la couche 3 composée des pierres du tumulus effondré.
Coupe 52 :

Ici aussi la couche sableuse remplit l’espace en 3.1 3.2 et 3.3 avec le limon gris-blanc sous une pierre d’éboulis. Le limon gris-brun en 2 recouvre le tout, confirmant les coupes précédentes.
Commentaires de S. Cassen : « Le « fantôme » du poteau est remplacé à sa base
par un sable d’arène granitique. La couche 2 et 3 fut interprétée comme la masse d’un “tertre” parJ. L’Helgouac’h ; elle est plutôt le témoin des éboulis du tertre
d’Er Grah ».
Les archéologues ne différencient pas l’origine des 2 types de sédiments qui sont pourtant très différents dans leur consistance. D’une part, le sable et le limon blanc, et d’autre part le limon brun.
La question est cruciale : faisaient-ils des tumuli avec 2 types de matériaux différents ? Si la réponse est positive, cela ne permet pas de confirmer avec certitude l’intrusion marine. Dans le cas contraire, on a ici la preuve du tsunami.
Je pense pouvoir trancher la question dans l’étude du limon hydromorphe du site et dans un autre chapitre traitant du tumulus Lannec Er Gadouer où les 2 sédiments se superposent.
Je vous épargne les coupes 45,46, 54 et 55 qui présentent exactement les mêmes dispositions. A savoir la présence de sable marin mélangé au limon hydromorphe blanc.
II Le limon hydromorphe gris-blanc laissé à 21 mètres d’altitude au néolithique
Présent dans toutes les coupes centrales et sud du site qui n’ont pas été remaniées, on le trouve mêlé au sable marin et en concurrence avec la couche de limon gris-brun provenant de l’effondrement et de l’érosion du tumulus Er Grah. L’explication de cette situation proviendrait :
1 dans un premier temps de l’envahissement du site par une ou des vagues qui pénètrent l’espace entrainant la chute des menhirs de l’alignement et liquéfiant la terre du tumulus.
2 Le sable marin apporté par la vague se fixe surtout en aval car la vague en retour nettoie le site mais laisse des dépôts sableux dans les fosses des menhirs arrachés.
3 L’eau salée recouvrant le site pénètre le sol et décolore les sédiments aux endroits recouverts par les éboulis et la terre brune du tumulus. Ces dépôts empêchant l’eau de pluie de rincer la mince couche de sel. On retrouvera cette caractéristique à Lannec Er Gadouer.
4 Aux abords du tumulus Er Grah, le limon gris-brun est révélateur d’un effondrement rapide de sa masse qui s’étale tout autour repoussant ou recouvrant le limon gris-blanc.
Je crois pouvoir démontrer cet enchaînement par les coupes suivantes :
Coupe 35 :

Cette coupe est l’exemple parfait qui montre la concurrence entre les 2 limons. Le 3.1 limon brun à droite de la stratigraphie de E 34 à E 30 qui tend en fait à l’ouest près du tumulus, et au même niveau le 3.2 avec moins de terre brune mais plus éloigné du tumulus. On notera que la fosse (ancienne carrière d’extraction) était recouverte avant le tsunami et ne comporte pas de dépôts sableux.
A la base des 2 limons on trouve une couche de pierres provenant de l’effondrement des menhirs.
Coupe 80 :

Je choisis cette coupe qui est toute proche du tumulus Er Grah, pour montrer l’enchaînement des évènements : La vague atteint le tumulus et provoque son effondrement, le sédiments grisâtre s’effondre et s’étale dans un rayon de 7 mètres entrainé par l’eau de mer. L’eau salée piégée sous le (2) décolore le sol par endroit de façon éparse en laissant un limon hydromorphe gris-blanc (3).
Coupe 57 :

La couche 3 interprétée par L’Helgouach comme provenant d’un tumulus est composée du limon gris-brun que j’attribue comme lui au tumulus Er Grah. C’est la partie la plus proche de ce tumulus. Elle est fine et située à moins de 5 m de ce monument. La couche 5 plus sableuse « jaunâtre » est en aval du site et notre limon hydromorphe blanc (couche 4) recouvre le reste de la séquence jusqu’au limon gris brun. Nous sommes à 15 m d’altitude contemporaine. Ici la vague pu s’élever à 21 mètres ! Les commentaires définissent ici aussi les couches 4, 5 et 3 comme un produit de l’érosion du tumulus, alors que nous en sommes à plus de 10 mètres.
Coupe 58 :

Je retiens cette coupe qui voit le limon hydromorphe blanc recouvrir tout le paléosol, emmenant quelques cailloux à sa surface. Contrairement aux commentaires, je ne pense pas que le tumulus laisse ses éboulis jusqu’ici (nous sommes à 20 mètres du monument). Notons la présence de tessons gallo-romains sur la partie supérieure donnant une première indication sur l’ancienneté de la scène.
Pour comprendre l’impact de l’érosion (ou l’effondrement) des tumuli, j’ai reporté ci-dessous les zones concernées. On voit que chaque tumulus a un espace de propagation compris entre 5 à 7 m tout autour.

Le tumulus Er Grah s’est effondré en même temps que les menhirs et lors de l’intrusion marine en 4300 avant J.C. Le tumulus de la Table des Marchands construit ultérieurement à fini par s’affaisser et recouvrir les autres sédiments au niveau de l’intersection des zones d’érosion.
Coupe 66 :

C’est le point le plus éloigné au nord où je relève du limon hydromorphe blanc dans des boulettes d’argile. (niveau 3). Il est mélangé à un limon brun-roux provenant peut-être d’Er Grah avec des pierres provenant selon moi des menhirs cassés. Cette fosse 10 contenait une céramique Castellic récent (juste après le tsunami). Au dessus, la matrice brune pulvérulente signe l’érosion de la table des marchands à une époque ultérieure.
Les zones répertoriées sont incomplètes car depuis 6000 ans l’endroit a été remanié parfois en profondeur. Je détaille ci-dessous les zones « stériles ».

Malgré ces lacunes et grâce à la quantité des coupes effectuées je peux retracer l’enchaînement des évènements. Maintenant voyons voir ce que nous apportent les datations.
III Datation des évènements
Coupe 68 :

Le limon hydromorphe remplit la fosse 3 (proche du grand menhir et dont la stèle en orthogneiss se retrouve en morceau à Gavrinis et sur la table des marchands). Il recouvre le sédiment brun-jaune daté de 5715 BP soit 4668-4458 cal. avant J.C. (S. Cassen et al. Datations, 2009). Notons le petit bloc en granite orthogneiss spécifique aux 3 premiers menhirs de l’alignement et importé de l’autre côté de l’estuaire. Il nous signe la date de son effondrement au moment même de l’intrusion marine !
Le tsunami est postérieur à 4668-4458 cal. avant J.C.
Coupe 83 :

La couche 5 de limon hydromorphe gris-blanc est voisine de moellons remplissant une fosse. Ils sont datés de 5175 BP soit 4235-3768 cal. avant J.C. (S. Cassen et al. Datations, 2009). Il s’agit d’un remplissage de fosse postérieur à l’arrachage des menhirs. Les romains ont recreusé en 4 ce remplissage en épargnant la couche 7 qui est datée et notre limon en 5 qui a recouvert toute la surface lors du tsunami.
Le tsunami est antérieur à 4235-3768 cal. avant J.C
Coupe 65 :

La fosse 8 s’est remplie des blocs de menhirs cassés dans leur chute. Pas de limon hydromorphe. Un limon brun-jaunâtre provenant peut-être d’Er Grah comble les interstices et une noisette carbonisée nous donne 4451-4172 avant J.C. Notons la matrice pulvérulente venant de la table des marchands et nettement postérieure.
Le tsunami qui remplit la fosse est dans la fourchette 4451-4172 avant J.C.
Coupe 63 :

Ici c’est un grain de blé de 4830-4401 avant JC qui est mélangé au limon brun jaunâtre que l’on retrouve dans quasi tous les sols antérieurs au tsunami. Sa position dans la fosse indique que la stèle était déjà absente (et qui corrobore une théorie de construction des alignements que j’évoque dans mon livre…).
Je n’ai pas non plus de trace de limon hydromorphe, ni de terre grisâtre brune du tumulus Er Grah. Est-ce que la vague s’est arrêtée juste avant les fosses 11 à 13 ? à 21 mètres d’altitude ? Par contre, le cairn de la Table de Marchands s’est bien répandu à cet endroit.
IV Et le Grand Menhir ?
Pour info et pour les curieux qui veulent connaître ce qu’il y avait sous le grand menhir. Vous allez être déçu ! Voici la photo :
Coupe 71 :

Les romains ont voulu savoir avant nous ce qu’il y avait dans ce trou, et ils ne nous ont rien laissé ! Ce qui est intéressant ici, c’est la largeur du support (2 mètres) et une profondeur somme toute réduite 1.5 mètres pour un bloc de 20 mètres. Un gros bloc sert de fondation. Les amateurs de l’époque moderne qui reconstituent les levées de menhir (de petites dimensions), prévoient des marges de sécurité beaucoup plus importantes 1 m de profondeur pour un menhir de 4 mètres par exemple. Les Carnacéens étaient plus confiants dans leur savoir-faire.
CONCLUSION
L’intrusion marine correspond à la période de la chute du Grand Menhir et de la destruction du tumulus Er Grah. Les archéologues focalisés sur la datation du site et l’élaboration des constructions ont occulté la présence de sable marin et du limon gris-blanc que l’on retrouve dans la partie du site exposée à l’océan.
La raison invoquée pour justifier la présence incongrue de ces sédiments est que un autre site présente les mêmes caractéristiques : Lannec Er Gadouer ; où la terre brune d’érosion du tumulus surplombe le limon hydromorphe gris-blanc.
Même cause, même effet ? Il y a t’il un procédé de construction des tumuli avec 2 matériaux distincts, ou est-ce que là aussi le tsunami à produit les mêmes conséquences ?
Lannec er Gadouer est situé très en retrait du rivage derrière la muraille de Carnac et à 21 mètres d’altitude. Je consacre un chapitre pour expliquer comment cela a pu se produire. (cliquez ici).
Serge Cassen, Nelly Le Meur, avec Philippe Boeckler, Sandy Poirier, Hélène Marzin et Lionel Pirault. 2009. La séquence stratigraphique : corpus de coupes et des blocs-diagrammes. Explorations archéologiques et discours savants sur des architectures néolithiques à Locmariaquer, Morbihan (Table des Marchands et Grand Menhir). Sous la direction de Serge Cassen. Laboratoire de recherches archéologiques, CNRS et Université de Nantes. Action collective de recherche (2003-2006) Colloque International Vannes 2007. P 293-355.
Serge Cassen, Philippe Lanos, Phillippe Dufresne, Christine Oberlin, Emmanuelle Delqué-Kolic et Michel Le Gofic. 2009. La fabrique du temps et des surfaces. Datations sur site (Table des Marchands, alignement du Grand Menhir, Er Grah) et modélisation chronologique du Néolithique morbihannais.
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