Les menhirs disparus

Dans toute enquête l’objet peut servir de preuve, mais son absence peut aussi être édifiante.

Ici, à Carnac une vaste zone est démunie de mégalithes.

Proche du rivage elle est méticuleusement nettoyée de ces pierres dont la densité fait la réputation de la région.

Vous ne trouverez pas ces célèbres alignements, ces cromlechs, ces dolmens entre la mer et la « La Muraille de Carnac » située sur la crête.

Peut-on en conclure que les pierres ont été systématiquement ramassées et remontées pour fournir ce vaste chantier de génie civil ?

Je le crois !

Voici la carte de la région entre Erdeven, Auray, la Trinité et Carnac au centre. Elle fait 130 Km². Je délimite 3 zones principales.

  • La 1ère zone (en vert) interpelle. Elle ne comprend aucun vestiges, ni antérieurs, ni postérieurs aux alignements de Carnac. J’y inclus aussi la zone actuellement immergée qui faisait partie du monde néolithique et qui ne laisse pas non plus de mégalithes.

Pourquoi est-elle vide ?

Si les chercheurs se posent encore la question de savoir d’où proviennent les 2750 pierres recensées dans les alignements: ils ont la réponse sous leurs yeux !

Bien sûr, le sol de Carnac est riche de nombreux affleurements rocheux et certaines pierres ont été extraites sur place. Mais la densité du site nécessite l’importation d’autres mégalithes posés préalablement en aval dans la zone qui est désormais vide.

A l’est de cette zone vers la Trinité, il y a quelques exceptions que j’ai pu relever et analyser ci-après. Il s’agit soit de mégalithes situés à plus de 15 mètres d’altitude préservés du tsunami, soit de structures complexes (alignements perpendiculaires et tumulus détruit de Stuhan).

Ces vestiges ne représentent pas plus d’une douzaine de sites. On a très bien pu laisser ces pierres là soit parce que la « Muraille de Carnac » était déjà complète à l’est, soit parce qu’ils en étaient trop éloignés.

Il est notable que dans cette zone proche du rivage et sous les 15 mètres d’altitude, les hommes de la préhistoire n’ont pas reconstruit de monuments.

Y avait-il une mise en garde transmise oralement de générations en générations ?

Dans mon livre, j’ai fait le rapprochement avec un menhir japonais proche de Fukushima érigé au XIX -ème siècle pour prévenir les générations futures de ne pas construire d’habitations en aval du monument.

Rocher du tsunami érigé à Ayenoshi après le passage de vagues tuant 20 000 personnes en 1896.

« Les maisons hautes sont la paix et l’harmonie de nos descendants.

Rappelez-vous la calamité des grands tsunamis.

Ne construisez aucune maison en dessous de ce point »

A cet endroit précisément, l’avertissement fut utile, les hommes ont su écouter les anciens et le Tsunami de 2011 ne fît pas de victimes !

  • La deuxième zone (en rouge), celle de la Muraille de Carnac, suit la crête à 19 mètres d’altitude et forme un cocon protecteur de l’arrière pays.

Les alignements sont formés de 11 rangées de menhirs parallèles, tous tournés face à la mer. Dans cette zone on commence enfin à trouver des vestiges d’habitats et des céramiques néolithiques. En retrait de la mer, cet endroit devait pourtant être moins peuplé que le rivage et c’est un paradoxe.

Cela confirmerait l’impact d’une catastrophe balayant toutes traces de vie en aval du site.

La Muraille de Carnac est unique au monde. Ce qui la rend originale en dehors de sa longueur de 4 km encore visible de nos jours, c’est surtout le nombre de rangées parallèles que l’on ne trouve nulle part ailleurs (*). Vous pouvez parfois trouver un alignement parallèle ou perpendiculaire, mais jamais avec plus de 2/3 rangées (voir les ouvrages hydrauliques). Sa conception originale avec ses 11 rangées sur une telle distance devait correspondre à un besoin spécifique propre au lieu même où le monument est érigé. Pour moi, il s’agit de répondre à la menace d’un retour du tsunami.

Certains auteurs, tenant compte des destructions de menhirs et des bouleversements de l’ère moderne ont extrapolé une continuité ininterrompue des alignements. Cela nous donne une estimation de 10 000 rochers dressés sur 12 Km.

Pour ma part, et par intuition, je penche plutôt pour une suite discontinue de murs aux endroits stratégiques pour contenir les vagues successives du tsunami et sur une distance qui va au delà d’Erdeven en direction du Blavet.

  • La troisième zone enfin, (en orange), en arrière du cocon protecteur, est plus basse et connait une densité exceptionnelle de mégalithes qui conforte la réputation de la région.

Les trop rares vestiges d’habitats et de céramiques de l’époque au regard de la population de mégalithes, se situent dans cette zone avec les célèbres sites du Castellic et du Lizo. Ils ont survécu à la catastrophe.

Dans mon livre, je recense, nomme, situe et donne l’altitude de près de 125 sites dans cette seule zone. Les menhirs y ont été laissés sur place et n’ont donc pas servi à la construction de la « Muraille ».

Voici la carte :

Répartition des mégalithes de Carnac et relief.

La « Muraille » constituée des alignements et du relief naturel tente de protéger comme un cocon l’ensemble des monuments et les zones habitées de la région.

Les mégalithes situés en aval sont rares. Relevons les exceptions et l’altitude :

A à 16 m d’altitude, dolmen de kerroch Plouharnel dalle inclinée à terre et posée sur 2 orthostates ; on y a trouvé des haches polies. Peut-être un ancien tumulus laissé intact après les vagues du fait de son éloignement de la côte et son altitude « en limite » du tsunami.

B à 2 m dolmen et menhir de Carnac plage « d’usage décoratif » en centre-ville ; le petit menhir vient de Kerdeff, il a été déplacé en 1923 (alignement près de Plouharnel à 18 m d’altitude). Et le dolmen est un petit bloc trouvé non loin de là à Kerallan en 1924.

C à 12 m menhir de kerluir à 80 m de Roch-Vihan, d’environ 3 m de haut et 1,2 × 1 m de large à sa base. Sa forme générale penchée évoque celle d’un fer à repasser.

Une forte rigole d’érosion marque une face du menhir. Était-il couché ?

D à 17 m dolmen de Roch-Vihan à 800 m de Kermario, dit « à couloir » donc post-tsunami, sur un promontoire. Une dalle de couverture de 2 m de diamètre soutenue par 2 orthostates.

Un 3-ème pilier est couché à côté. Situé au-dessus des limites de la vague, on s‘est permis de l’installer à ce niveau.

E à 13 m alignement de de Tri an Saint Cornely. Cet alignement est complètement ruiné, un seul petit menhir de 1 m de hauteur tient encore debout. Le reste des menhirs a dû être transformé en muret de pierres sèches ou remonté sur la crête.

  F à 15 m dolmen de Beaumer grande dalle posée sur 4 piliers : Exception !

            Dans la partie Est à partir de Kerdual, il semble que l’on ait laissé les pierres en place :

G, K, L, Mà 18 m et en dessous, dolmen er Mané de Kerdual (il ne reste qu’une énorme dalle de fond peut être laissée sur place pour son poids et sa distance à 2 km des alignements de Carnac) ; notons l’alignement vers l’anse de Kerdual, alignement perpendiculaire à la mer, puis une barre de stèle submergée (servant de cordon dunaire ?) proche de 2 tertres du côté de l’île de Stuhan. L’ensemble est complexe et probablement laissé en l’état à l’époque.

H à 7 m dolmen de Queric en Arvor (La Trinité) à 500 m de Kerdual, toujours à l’est. Une grosse dalle posée sur une stèle.

I à 27 m Allée couverte d’Er Rohr nettement au-dessus du tsunami, elle est laissée en l’état.

J à 27 m dolmen de Mané Rohr, même remarque que ci-dessus.

                                    C’est tout !

« Hormis ces quelques exceptions, preuve est faite que les hommes de l’époque ont rassemblé toutes les pierres renversées par le tsunami dans un rayon de 2-3 km entre le rivage actuel et la « muraille » pour les remonter au-dessus du niveau atteint par les vagues ».

         

Il s’est donc passé un évènement particulier à un moment donné pour que les hommes remontent les mégalithes depuis le rivage sans tenir compte de leur aspect, ni de leur usage initial.

Un tsunami peut expliquer cette réaction. Les menhirs détruits, couchés, ensevelis sous la vase ont perdu leur sacralité ou leur fonction. Réemployés en amont, ils ont servi de matériau de construction pour consolider les murs de vase, de pierre et de bois de la « Muraille de Carnac ».

La Muraille de Carnac

Les hommes ont alors tourné le dos à mer et se sont protégés derrière les alignements.

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Notes:

(*) Pour la spécificité des alignements de Carnac unique au monde : 9 à 11 lignes parallèles, il y a pourtant une exception qui confirme la règle :

Monteneuf !

Situés aussi dans le Morbihan mais près de Ploërmel loin du rivage à 130 m d’altitude, il y a près de 500 menhirs recensés, dont 42 groupés sur 7 files (selon les présentations).

Je ne connais pas bien l’endroit, mais je suppose que ces menhirs relevés récemment forment plutôt des amas concentriques types cromlechs orientés est-ouest que d’alignements… Et concernant les 2 alignements nord-sud plus classique et bien marqués, ils s’étalent chacun sur une file unique. A voir !

https://leslandes.bzh/un-site-archeologique

Rapport de prospection triennale archéologique Monteneuf – Claire Tardieu (mars 2019)

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