C’est un rêve, et assis sur cette pierre, je suis seul. Les menhirs se font écho. L’endroit est silencieux, mais ces masses se répondent. Toutes différentes par leurs formes, elles sont semblables par leur composition granitique, leur ancienneté et leur destination. Ensembles et alignées, elles ont une âme et donnent l’impression d’être vivantes.

L’air est frais, humide et brumeux, je me sens comme un intrus car je ne sais pas précisément où je suis, ni ce que je fais là. Ma solitude me fait croire que le temps s’est arrêté. C’est étrange, le brouillard enlace les menhirs de son voile mystérieux.

Puis…, un son me parvient comme celui d’une voix humaine. Maintenant c’est plus net c’est bien cela, mais j’entends à peine au loin cette voix aigrelette un peu nasillarde.
La voix approche… « on dit que jadis saint Cornely… ». Cela vient de cette colline mais je ne vois toujours personne … Soudain, émergeant d’un amas de rochers, une masse sombre remue. C’est une vieille femme ! elle marche difficilement avec ses béquilles et vient à ma rencontre.

Elle parle toute seule d’un ton monocorde. Elle débite une sorte de litanie sur le ton d’une imprécation. Elle vient manifestement vers moi. Est-ce la gardienne des lieux ? Je ne sais pas si elle me reproche d’être là, ni ce qu’elle me veut.
A l’écoute, je comprends mieux. Elle récite cette litanie inlassablement devant des gens de passage comme moi. Elle explique l’origine et l’importance historique des alignements qui composent ce monument unique au monde.
Une fois devant moi, elle me précise que des haches de pierre ont été trouvées sur place, ce qui témoigne de l’ancienneté des lieux, et me dit pourquoi c’est important d’apprendre aux enfants à répéter ces vieilles histoires pour les transmettre aux générations futures.
Ces enfants, justement, arrivent de nulle part. Ils étaient là, cachés derrière les pierres et restés silencieux. Ils reprennent alors le chant de la conteuse, mais cette fois-ci, le son toujours monotone est plus fort. C’est assourdissant, les enfants plus nombreux commencent à chanter en canon. Cela devient gênant et obsédant presque menaçant. Je n’en peux plus. Je tiens ma tête dans les mains pour ne plus entendre.

Puis d’un coup tout se calme. Plus de bruit. Je lève ma tête, personne. Où sont-ils ? Je regarde derrière le menhir tout proche. Toujours personne, et le silence.
Je sens une présence, je me retourne, et sur un menhir : un corbeau noir.
Il voit que je l’ai vu, alors il s’envole et me laisse seul. La brume se redépose. « Toi l’oiseau tu sais où tu vas ! » Quant à moi, au milieu de nulle part je ne sais pas où me diriger.

Je suis perdu dans ce labyrinthe de pierres. C’est bien ça :
C’est un labyrinthe !
S’il y avait des branches et de la terre pour combler l’espace entre les menhirs, cela devait être un sacré défi à relever pour traverser les alignements et trouver la sortie.
J’imagine la cruauté des dieux ou des rois pour mettre à l’épreuve et laisser les simples mortels s’égarer dans ce dédale de pierres.
Ce n’est pas sans rappeler le célèbre labyrinthe du Minos antique où de jeunes athéniens étaient livrés à la cruauté du Minotaure, être mi-homme mi-taureau.
D’autres labyrinthes ont vu le jour depuis la préhistoire en Crête, Sardaigne ou ailleurs, et Carnac aurait pu à son tour servir en certains temps à ce type de torture.
On peut voir le labyrinthe comme une métaphore de la vie humaine avec ses impasses, ses voies sans issues, ses retours en arrière, ses hésitations, ou pour les chanceux une voie directe sans obstacle, mais pour finalement aboutir au même résultat : la mort ! Je ne doute pas que la cruauté des hommes ait rendu cela possible : des puissants jouant avec le sort de petites gens pour se repaître de leur pouvoir.
Cette vision cauchemardesque est bien sûr imaginaire. Mais l’idée de rite, ou d’épreuve est à retenir. D’autant plus qu’elle rejoint la définition des alignements faîte par des chercheurs contemporains. Pour Serge Cassen, je retiens la phrase suivante :
« C’est un lieu de passage entre les mondes, réel ou irréel…». (*)
L’idée du labyrinthe n’est pas non plus contradictoire avec ma thèse de l’édification de cordons dunaires pour endiguer le retour des vagues du tsunami.
Dans cette hypothèse, les alignements sont vite devenus des obstacles à la circulation et des brèches sont rapidement apparues pour laisser passer les hommes.
Ces passages constituent un gigantesque dédale quasiment infranchissable sauf pour les initiés et l’idée d’une épreuve à faire passer a pu germer dans les esprits.

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Note : Le rêve est en partie réel. Vous pouvez retrouver un film avec la vieille conteuse et les enfants sur le lien suivant : « Saint Cornely ». Seul le corbeau est inventé.
(*) Citation tirée du film « Carnac, sur les traces du Royaume disparu » de Philippe Tourancheau. 2021. Lien dans la page Le royaume de Carnac.
Remerciements crédit photos
https://zulaan.net/ 3 photos sont tirées de « Carnac mémoire des Pierres » : Conception et réalisation Zulaan et HLB Edition Achevé d’imprimer en mai 2024 – Imprimé en France (Morbihan) ISBN : 979-10-415-4311-3
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