
Après avoir rêvé, visité en touriste et lu les premières descriptions des alignements, je vous propose d’en faire l’anatomie.
Ces pierres posées ici depuis 6000 ans ont une fonction d’ouvrage hydraulique.
Il s’agit de contenir l’invasion marine et d’offrir un espace protecteur pour les populations et le bétail.
Voici ci-dessous dans le détail la position altimétrique de tous les alignements encore visibles de nos jours sur la crête face à l’Océan.

(Les vues satellites et l’altimétrie sont obtenues à partir du logiciel Google-Earth. J’ai placé l’orientation nord verticale).


Kerzerho


Il y a un promontoire à l’ouest, plat, de forme arrondie et d’un diamètre d’au moins 70 mètres posé à 18 mètres d’altitude. Il domine légèrement les premiers mégalithes qui sont les plus grands de l’alignement. A partir de ce point la descente est régulière comme la dimension des pierres qui se réduit. Les corridors de menhirs s’effilochaient sur 245 mètres en direction de l’Est jusqu’à l’altitude de 15 mètres. Il reste aujourd’hui au mieux 11 rangées sur 120 mètres et l’on devine qu’elles se prolongeaient vers l’est.

La route principale actuelle coupe depuis 1840 cet alignement en diagonale de la partie ouest du dessin ci-dessus.
La route initiale de ce plan est encore visible depuis le satellite par la présence d’un chemin de terre en direction du nord.
Selon la description de Bathurst Deane et Vicars en 1832, cet alignement se dirigeait vers l’est sur 2.4 km en direction de Lannec er Gadouer, avec des replats sur les points hauts et des menhirs de tailles décroissantes dans les descentes, disposés sur 11 rangées. Si la position des menhirs est bien représentée, il ne faut pas se fier au nombre de menhirs dessinés par Vicars car le nombre de points s’élève à 2 225 pour tout le Dracontium, alors que les auteurs évaluent le nombre total réel de mégalithes à 4000. (Seule Sainte Barbe dessinée probablement rétroactivement par un correspondant zélé pour Bathurst Deane pourrait être fidèle à la réalité de l’époque).

La sinuosité de l’alignement perceptible sur cette carte, épouse l’altimétrie. Il contourne les points élevés du relief pour continuer vers l’Est. Mais laissons s’exprimer les premiers témoins du site :
« A partir de Kerzerho le Temple s’engage vers l’est avec 11 rangées de pierres dessinant 10 avenues bien distinctes presque sans interruption pendant à peu près 2.4 km. Les distances qui séparent les rangées aussi bien qu’entre les pierres sont très variables, mais toute la largeur du Temple est de 60 mètres.
Pendant environ 1.2 km les lignes sont parfaites, après cela elles sont quelque peu brisées sur 200 mètres et coupées par des murs construits de toute évidence avec le même matériau. Peu après avoir quitté Kerzerho, les pierres diminuent de taille jusqu’à ce se réduire en colonnes coniques de moins d’1 mètre de haut et de 90 cm2 à la base.
Elles augmentent encore jusqu’à ce qu’elles atteignent un groupe dont la hauteur moyenne est de 2.75 m. et la base 1.2 m2.
Mais 1 km avant d’arriver à cet endroit et à 1.3 km de Kerzerho, les rangées réalisant une très gracieuse courbure contournent une douce colline surmontée de 2 dolmens tous 2 maintenant écroulés. Ces dolmens semblent avoir été érigés dans un enclos curvilinéaire de pierres minces placées en bordure et presque en contact l’une de l’autre. Mais il y a tant de roches naturelles sur cette éminence que nous n’avons pas pu en dresser un plan qui nous satisfasse. Il y avait probablement ici une aire semblable à l’enclos curvilinéaire du Ménec décrit plus loin. La vue depuis ces dolmens est belle et impressionnante. L’ensemble de l’alignement de kerzerho jusqu’aux lacs d’une distance de 2.2 km s’étend sous les yeux aussi distinctement et élégamment que s’il avait été porté sur une carte « .

Ce dessin interpelle puisque nous voyons un paysage dénudé très différent d’aujourd’hui, et qui selon Deane permettait de voir toute la région s’étirant de Kerzerho jusqu’à la mer avec pour point de mire le tumulus Saint Michel situé à 7,7 km et les autres alignements. Si les 11 rangées ne sont pas dessinées sur cette gravure et son plan, il les décrit comme une constante d’un bout à l’autre du monument d’origine.
Difficile pour nous, même s’il reste quelques traces des alignements de pouvoir analyser l’altimétrie et le rythme dans la répartition de la taille des menhirs. Il devait y avoir plus de 1500 menhirs bien rangés.
Dans sa description, Bathurst Deane occulte l’espace vide entre le premier alignement de Kerzerho et le suivant. L’altimétrie pourrait en être la cause : cette partie se situe sous les 16 mètres. Est-ce le point haut des vagues du Tsunami à cet endroit ?
Sainte Barbe
Beaucoup plus au sud vers la mer à 3 km, il y a ce site que je décris dans mon livre. Vous pouvez voir l’extrait sur ce blog à la page Sainte Barbe.
Petit et avec peu de rangées encore visibles, il semble isolé du reste des alignements, mais devait être rattaché au reste par une liaison déjà disparue lors de la visite de Bathurst Deane et Vicars.
Ses caractéristiques telles que l’emprise linéaire au sol, l’altitude, la position face à la mer le long de la crête et la décroissance de la taille des pierres le font rattacher au système carnacéen.




A l’extrémité Ouest il y a un replat à 22 mètres d’altitude de forme arrondie d’un diamètre de 70 mètres, puis une descente régulière des couloirs des menhirs relevés en 1832. (Il n’y a actuellement plus que 24 menhirs sur 2 files dont une de 120 mètres).
La descente vers l’Est est régulière sur 245 mètres. Les plus gros menhirs sont encore situés sur la partie haute proche du replat et décroissent avec le dénivelé. Pour le nombre de rangées c’est plus difficile à déterminer car il n’en restait plus que 4 ou 5 au début du XIX-ème siècle.
Plouharnel
Du vieux Moulin au Hameau du Ménec, les menhirs sont absents. Selon Deane, ils auraient plutôt disparu. Voici ce qu’il en dit :
« Ici, nous étions encore obligés de travailler dur sur un espace vacant de près de 1.4 km et des enquêteurs moins optimistes auraient abandonné les investigations Mais nous avions déjà parcouru le terrain dans la direction opposée et savions que nos travaux ne seraient pas vains. Nous avons récupéré le Dracontium dans un champ inculte derrière le château de Kergonant dont les murs massifs et étendus ont peut-être absorbé une grande partie des pierres entre Le Ménec et la Plasquère. Les villages voisins de Plouharnel et Carnac, tous deux bourgs considérables, et un certain nombre de chaumières intermédiaires, ainsi qu’un nombre incalculable de murs qui coupent le paysage sont des raisons suffisantes pour expliquer le vide laissé entre Sainte Barbe et Le Ménec. Partout où les pierres étaient petites (Ce qui est toujours le cas dans les parties alternées du Temple), elles ont été emportées pour la construction. M. Jaunay de l’Hôtel ‘En bas’ à Auray m’a informé que dans ses souvenirs il pense que ce sont 1500 à 2000 menhirs qui ont été déplacés entre Carnac et Sainte Barbe. Le pillage a été si important à un moment donné que l’administration a trouvé nécessaire d’intervenir, et un « Conservateur des Antiquités du Morbihan » fut en conséquence nommé. Mon ami, M. de Penhouet tint cette charge quelque temps. Le Temple est maintenant, j’espère, mieux préservé grâce à l’intérêt que les villageois lui portent, ayant constaté qu’il est susceptible d’attirer davantage d’étrangers et ainsi contribuer indirectement à leur prospérité ».
Il y aurait donc eu plus de 1500 menhirs retirés du site pour les besoins de construction des nombreuses fermes et maisons attenantes.
Le château de Kergonant en aurait pris une bonne part. Il fut détruit puis rebâti en couvent vers 1900.

Ménec I
A partir du Ménec, les rangées sont au nombre de 11 et donc probablement au complet par rapport au monument d’origine. C’est ici le point de départ des célèbres alignements.




A l’extrémité Ouest, se situe un replat à 21 mètres d’altitude puis une descente régulière vers l’Est sur 370 mètres à l’altitude minimale de 18 mètres. Les plus gros menhirs sont placés proches du promontoire et décroissent en descendant. Lorsque le sol remonte un peu sur une faible distance, la taille des menhirs recroit. Ce point haut intermédiaire aurait pu servir de base et pour démarrer l’alignement. Probablement jugé trop court, les constructeurs ont poursuivi l’alignement à l’ouest vers un replat plus large et suffisant pour contenir actuellement le petit hameau du Ménec. Ce promontoire de forme curvilinéaire est bordé de menhirs et son diamètre est d’environ 70 mètres.
Ménec II
Au-delà de ces 370 premiers mètres, le sol remonte sur 100 mètres en direction de l’est. Cette rupture est localisable par une route qui coupe l’alignement, puis celui-ci remonte vers un replat situé à 21 mètres d’altitude et de faible dimension qui contient une petite maison. A partir de là les couloirs redescendent sur 200 mètres en pente douce et régulière jusqu’à 18 mètres d’altitude.


Ici, l’alignement de 350 mètres de long descend réguliérement sur 250 mètres vers l’est, d’une altitude de 20 mètres à 18 mètres.
Il n’y a pas vraiment de changement dans la taille des menhirs en fonction de l’altitude. Le replat insignifiant, et ne couvrant pas la largeur de l’alignement semble avoir été délaissé par les constructeurs. Ces derniers, semblent aussi avoir volontairement interrompu la muraille à partir du moment où le relief passe sous les 18 mètres (zone sous laquelle je situe la montée ultime des vagues à cet endroit).

Toulchignan


Ce site inférieur à 100 mètres de longueur présente la particularité d’être uniquement situé sous les 18 mètres.
Il est posé là, à la jonction ou communique les 2 parties basses de la région, et par où l’intrusion marine a pu se faire.
Est-ce que sa fonction était de tenter de colmater ce point fragile ?
C’est en tout cas, la seule fois que les rangées ne sont pas reliées à une plateforme.
Kermario I


Ici encore, l’alignement débute par un replat sur un point haut de la crête à 21 m. puis descend régulièrement en pente douce sur 220 m. vers l’est. Les pierres connaissent la même loi de dégressivité de la taille avec le relief qui atteint son minimum à 18 m. Le promontoire situé à 21 mètres d’altitude a un diamètre de près de 70 mètres mais n’est pas délimité par d’autres menhirs que ceux de l’alignement.
Kermario II (ou Moulin de Kermaux).


Le moulin de kermaux marque le point élevé de cet alignement. En 1870, Jacques Miln y découvre les restes d’un ancien tumulus dont les pierres ont servi à édifier le moulin.

L’espace était probablement sacré, ce qui n’a pas empêché les alignements de le traverser partant d’un point bas à Ouest à 18 mètres d’altitude au niveau de la petite métairie, pour monter sur 200 mètres vers cette colline située à 24 mètres et redescendre vers l’est à 18 mètres mais de façon plus pentue sur 150 mètres. Est-ce que ce replat n’est pas assez large pour les constructeurs ? En tout cas, les alignements ne laissent pas d’espace libre à cet endroit. Les trouvailles de Jacques Miln dans ce tumulus sont éclectiques. Des briques romaines accompagnent les percuteurs, les flèche en silex, les outils en bronze et les tessons de vases néolithiques.
Un indice, ce plan :

Le foyer, les traces de charbon de bois, les structures arrondies, le menhir central, me font penser à d’autres tumulus à ciste tout proches et découverts plus récemment comme le Manio (en 1922 par la famille Péquart et Le Rouzic). Est-ce du néolithique ancien ? (antérieur à 4500 avant J.C.). L’alignement passe outre et semble indifférent à ces vestiges.
Kermario III


150 mètres après le moulin, la pente s’adoucit sur encore 150 mètres et le relief passe de 18 à 15 mètres.
En l’absence de replat en position dominante, la taille des menhirs ne varie pas sensiblement avec le relief. Depuis Kermario I, l’alignement se contente de poursuivre la crête sans oscillation de taille ni changement d’axe de direction. Et c’est à l’altitude de 15 mètres qu’il marque une discontinuité en présence d’un cours d’eau.
Manio
De l’autre côté de ce cours d’eau la pente remonte de 15 m à 22 mètres sur une distance de 190 mètres.


La pente remonte d’ouest en est et rencontre une anomalie du terrain, visible à l’image satellite.
Il s’agit du tumulus du Manio dont le menhir central visible du ciel par son ombre domine l’alignement par sa taille (3.4 m).
Ce tumulus construit au néolithique ancien (antérieur à 4500 avant J.C.) fait 35 m de long. De forme trapézoïdale sa largeur est de 16 m à l’est et 11 m à l’ouest. Il comprend des structures circulaires en pierres entourant des coffres funéraires surmontés de dalles en granite.
Les constructeurs de l’alignement ont passé outre, et ont posé la muraille dessus sans s’en préoccuper (peut-être à mon sens comme pour les constructions « primitives » déjà citées proches du moulin de Kermaux).

Kerlescan


Cet alignement plus petit (250 mètres) et un peu triangulaire présente aussi à sa bordure ouest un replat carré/ovale de plus de 70 mètres de côté, délimité par des menhirs en bordure. Sa position s’élève à 23-24 mètres d’altitude.
Comme à chaque fois, les plus gros menhirs sont en hauteur à 23 mètres, et descendent à 17 m sur une distance de 280 mètres en diminuant de taille.

Le dessin de Vicars montre un alignement qui s’étale davantage vers l’Est au-delà du hameau et sa forme est davantage linéaire que maintenant où l’impression d’un triangle est perceptible. Le site a connu plusieurs fouilles et des reconstitutions hasardeuses par le passé.
Cette partie Est disparue qui double la longueur de l’alignement repose à une altitude de 19 et 20 mètres.
Synthèse
Les traits caractéristiques qui se répètent systématiquement sont les suivants :
- Un promontoire plat de 70 mètres de diamètre situé à l’ouest sur le point le plus haut.
- Bordé par une rangée curvilinéaire de menhirs pas forcément continue.
- L’espace intérieur est laissé libre.
- 11 rangées de menhirs partent vers l’est en descendant à partir de ce promontoire plat.
- Les menhirs proches des promontoires sont plus hauts (3 à 4 m) puis décroissent avec la pente pour atteindre une hauteur insignifiante parfois 60 cm en bas ou au bout du monument
- La largeur des rangées atteint en général 90 mètres quand la crête le permet.
Discussion
Cet ouvrage est unique au monde. On peut trouver des similitudes avec des alignements Britanniques tels ceux du Dartmoor :
- Cosdon hill avec ses 3 rangées et 2 couloirs de 177 mètres de longueur.


- Le Hart tor rows qui ne contient que 2 files sur 120 mètres, mais avec un cercle de pierres à l’extrémité.

- Le stalldown stone row qui aurait fait 850 mètres de long avec parfois des mégalithes de 2.5 m mais sur 1 seule rangée.

De ces exemples qui se répètent au Royaume Uni, il faut retenir qu’il s’agit d’alignements mégalithes de bonne longueur, dominant le paysage avec souvent des pierres plus massives en hauteur proches des cercles de pierres, elles sont peu travaillées, et insignifiantes en bas du relief.
La ressemblance avec Carnac s’arrête là. On ne dépasse pas les 2 rangées (hormis à Cosdon), et la période d’édification de ces monuments est beaucoup plus tardive (1000 à 2000 ans après), même si selon moi, il s’agit des descendants génétiques et culturels des Carnacéens (voir Saga des G2A).
Conclusion
Les alignements ont des fonctions très diverses. Pour Carnac, la situation dominante des plateformes a une fonction de protection. Avoir suffisamment d’espace en hauteur pour regrouper les hommes et le bétail en cas d’un retour de la catastrophe du Tsunami. Les allées protégées par les mégalithes accessibles en bas de pente, permettent de conduire les survivants en lieu sûr même s’il fait nuit ou si le sol est recouvert d’une vase infranchissable. J’ai le souvenir d’un centre de vacances à Vaison la Romaine qui dû, après la catastrophe, restructurer son architecture pour pouvoir poursuivre son exploitation : remonter les chambres dans les étages, et relier les bâtiments entre eux par des passerelles en étages élevés pour guider les clients et le personnel aux points de rassemblements définis par les autorités. J’ai le sentiment que l’on n’a rien inventé.
Une question demeure : Est-ce que ces corridors étaient protégés par des murs étanches ? En d’autres termes, y avait-il des murs reliant les menhirs ?
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Suite : Les Murs de Carnac
Bibliographie :
James Miln Excavations at Carnac The alignments of Kermario 1881 David Douglas, Edimburgh.
John Bathurst Deane, observations on Dracontia 1832 Letter to Henri Ellis, Archeologia, Volume 25, 1832 , pp. 188 – 229
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