
Ah ! les vacances, espérées toute l’année.
Apaisement de l’esprit et du corps.
Allongé sur cette plage du Bellangenet à Pouldu dans le Finistère, je profite de la torpeur de l’instant où tout est à sa place. La mer continue son va-et-vient pendant que je regarde le vent jouer avec les brindilles d’herbes de la colline. Cette danse syncopée est malgré tout harmonieuse et je me laisse happer par la tranquillité de l’instant. Le relâchement est tel que je me contente de scruter les petits grains de sable insignifiants. Je me réjouis de leur scintillement lumineux comme des étoiles.
Absorbé dans cette rêverie, mon regard parcourt à nouveau la plage, se dirige vers les rochers noirs, puis la falaise érodée de couleur ocre qui contraste avec le vert de la colline. J’admire le tableau de la nature qui sait manier le dégradé des couleurs. Le limon ocre-jaune devient délicatement orange puis grisâtre-orangé en remontant jusqu’au sentier côtier où passent rarement quelques chapeaux blancs de promeneurs tranquilles. Les rochers posés de manière oblique sur la plage témoignent d’une époque très ancienne où la Bretagne était une chaîne montagneuse plus haute que les Alpes. Puis le limon bien horizontal sur la strate supérieure date d’une époque beaucoup plus récente qui n’a pas connu une telle transformation géologique.

Un détail me saute aux yeux, il y a une séparation nette entre les 2 limons comme un trait bien linéaire dessiné par le peintre de ce tableau. Il s’agit de petits cailloux, mélange d’éclats de schiste, de quartz et de silex.

Fini la tranquillité, mon obsession tsunamique me reprend ! La veille j’avais bien remarqué à 2 kms de là vers Porsac’h sur le sentier côtier cette rupture sédimentaire photographiée ci-dessous :

Elle me rappelle ce que j’ai pu photographier à Noirmoutier en bord de plage 2 ans auparavant :

Ici la mer a laissé des coquillages une seule fois à une altitude historique de 8 mètres. Je n’ai bien sûr pas les moyens de dater l’évènement, mais nous avons la chance d’avoir une fouille archéologique réalisée à quelques kilomètres de là à Luzeronde. L’étude sédimentaire de ce site est reprise dans mon livre et sur ce blog à la page Noirmoutier que vous pouvez consulter ici. Elle témoigne d’un bouleversement sédimentaire, et du remuement de vestiges néolithiques permettant de dater selon nous les 2 intrusions tsunamiques à cet endroit.
Pour Bellangenet, l’idéal serait de trouver comme à Luzeronde un objet néolithique dans la couche suspecte permettant de dater l’évènement. Pourquoi pas une hache datable par son style dans la période 3400-3000 avant JC, période présumée du glissement Morbihan ? Je me lève d’un bond et me dirige droit vers la falaise pour voir de plus près cette anomalie sédimentaire. Je m’approche de la paroi, l’érosion semble récente et des pierres incrustées dépassent d’une ligne située à 4 mètres du sol. Du pied de la falaise, une grosse pierre claire se distingue nettement des autres. A moitié dégagée, elle semble arrondie sur la tranche, plate, bien lisse et son arrête bien dessinée. Est-ce une hache ?

Dans l’épilogue de mon livre j’explique comment il m’arrive d’être sujet à ce que le psychanalyste Karl Jung appelle la synchronicité. Il s’agit d’une situation dans laquelle un évènement survient au moment même ou notre état psychique est sensible à cet évènement. On le retient au lieu de ne pas y prêter attention. C’est comme si le hasard s’amusait à nous rendre perplexe.
La synchronicité est magique !
Quand on cherche on trouve, et le hasard me présente une preuve devant les yeux me permettant de dater le tsunami ! J’ai donc trouvé ce que je cherche. Je me hâte de grimper pieds nus les derniers mètres d’un sol glissant pour faire une photo et retirer l’objet.

Son lissage est parfait, les cotés sont réguliers, mais son aspect est inhabituel.
Difficile de lui attribuer un style et une époque. Focalisé sur le 5éme millénaire j’avoue ne pas connaître suffisamment la période suivante. Je fais une dernière photo du site pour situer le prélèvement (pour ceux qui connaissent, c’est juste en dessous de la stèle faite en hommage au chalutier Julien Quéré échoué en feu sur cette plage le 20/01/1995) :

Je l’emporte pour la nettoyer et faire des recherches.

Les Haches quadrangulaires sont rares et plutôt de forme trapézoïdale comme celles de la culture Horgen près du lac de constance, justement dans la période 3300 -3100 avant JC.
(Ce rapprochement n’est pas si incongru que ça. Cette culture avancée utilisant précocement la roue et la métallurgie avait des liens avec le bassin Parisien pour l’importation de silex et l’Italie pour le jaspe. Proche de Zug où je spécule sur la présence de descendants de la diaspora carnacéenne, la région est peuplée de G2A dont le célèbre Ötzi).
Les haches quadrangulaires trapézoïdales ont une forme imitant les haches en cuivre, donc sans rapport avec notre rectangle, et surtout le tranchant n’est pas arrondi mais pointu justement pour « trancher ».
Hache culture Horgen (recyclée après cassure) :

exemplaire de hache en cuivre :

Voici ma « trouvaille » :

La « trouvaille » vue de face et de profil


15.1 cm de hauteur, 7cm de large et 2.6 à 2.8 cm d’épaisseur. Son poids est de 580 grammes. Donc près de 283 cm3 soit 2.05 g/cm3. Je pense qu’il s’agit de schiste poli.
Compte tenu de ses extrémités bombées, on peut envisager une masse faisant office de marteau plutôt qu’une hache.

On trouve des marteaux-haches à partir du 6ème millénaire qui nécessitent un travail spécialisé consistant à percer l’outil pour y insérer le manche.
Ici encore nous sommes loin du modèle :

Des esprits chagrins y verront alors un simple galet (vulgaris petra).
La lecture d’un article « Insoluble équation des galets » paru en juillet 2024 dans le N° 561 de la revue Pour la Science (édition française de Scientific American) P. 38, résume l’étude de Theodore Hill et Kent Morrison pour connaître l’évolution de la forme des galets à partir de modélisation mathématique. En milieu marin, avec le frottement du sable abrasif sûr et sous la pierre bousculée par le ressac des vagues, la forme du galet tend vers l’ovale-allongé.
Je dois me rendre à l’évidence il s’agit bien de cela et je devais avoir bien l’air fin perché sur ma falaise à faire des photos de cailloux !
On ne s’invente pas archéologue comme ça !
Malgré tout, je retiens que la mer a pu propulser à un moment donné des pierres arrachées au rivage à 9 mètres d’altitude (peut-être vers 3000-3300 avant JC). Ici le paléo-rivage était relativement proche à environ 500 mètres du rivage actuel.

Situation du Pouldu en Bretagne :

On retrouve régulièrement ces frises sédimentaires dessinées sur les côtes de la façade Atlantique française. L’érosion dégage en permanence de nouvelles strates enfouies depuis l’origine et qui se découvrent intactes. C’est une aubaine pour les chercheurs. Les sites sont des plages publiques facilement accessibles, même à marée haute. Le cadre de travail est agréable avec la mer pour décor, les possibilités d’investigations illimitées et sans cesse renouvelées.
Des études ont été faites par les scientifiques chacun dans leurs spécialités. Il s’agit d’interventions archéologiques d’urgence lorsqu’un pan de falaise se découvre avant que la mer ne finisse d’entrainer les vestiges. (pour y accéder vous pouvez cliquer sur les liens ci-dessous).
- En Gironde à Soulac, c’est une ligne de soufre déposée sous des paniers à sel néolithiques. cliquez.
- En Vendée à Noirmoutier (déjà cité), c’est un feu de camp de 4300 avant JC, qui marque la base de la tsunamite. cliquez.
- En Loire Atlantique à Saint Michel en Brévin, en plusieurs endroits nous avons une couche d’argile jaune (soufré) ou verdâtre bien détachée et datée elle aussi par les vestiges néolithiques abondants. (voir mon livre).
- A l’ouest de Quiberon, les fouilles du dolmen de Port Blanc réalisées en 1883, révèlent du sable marin à 15 mètres d’altitude actuelle avec des coquillages dans les cranes des défunts de la sépulture. Les scientifiques de l’époque émettent alors l’hypothèse d’une éventuelle transgression marine dans la région. (voir mon livre).
Des carottages sont aussi pratiqués au bord des plages :
- Sur l’île d’Yeu, un chercheur recense les paléo-tempêtes, et ses carottes révèlent 2 périodes précises ou le sable marin est plus grossier (venant donc des profondeurs) et datés des 2 tsunamis présumés. cliquez.
Sans oublier le sable marin coincé dans les strates du site emblématique de Locmariaquer. cliquez.
Toutes ces études ont été réalisées par des chercheurs hyperspécialisés avec des buts précis de recherche. Ces informations ne sont pas recoupées entre elles, et c’est dommage car les dates coïncident d’une région à l’autre, et ce que l’on retrouve sous la mer valide aussi selon nous les évènements en surface. (Voir : géologie sous-marine).
Je compte poursuivre la mise en ligne de futures études qui me paraîtront pertinentes. J’attends de vous, une participation critique et constructive pour corriger mes erreurs et oublis d’amateur.
Quant à ma « hache », je pense la garder comme presse-papier en « souvenir ».
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